Cameroun : les citoyens sont réduits au « système D » qui dévore nos villes
« Trottoirs colonisés par les étals, bendskins qui roulent où bon leur semble, immeubles qui poussent sur les espaces verts, ordures qui s’entassent aux carrefours : […]
ActuCamerounPar Armand Djaleujeudi 13 août 2026 à 18:181 vues

Ce qui devait être une soupape de sécurité pour des ménages en difficulté est devenu, à force d’accumulation individuelle de petits arrangements avec la règle, un système à part entière : celui qui régit l’occupation de la rue, la circulation, la construction, la vente de nourriture, la gestion des déchets. Chacun se débrouille, personne ne coordonne, et la ville tout entière en paie le prix. Motos-taxis À Douala comme à Yaoundé, l’espace public a été largement absorbé par des usages informels : étals, kiosques et tables installés sans autorisation sur les trottoirs, constructions commerciales élevées sans permis de bâtir jusque sur des terrains réservés aux espaces verts, motos-taxis (bendskins) garées ou circulant en dehors de tout espace balisé. La Communauté urbaine de Douala multiplie l’organisation des opérations de « libération des emprises publiques ». Mais, ces coups de filet, aussi réguliers soient-ils, buttent toujours sur le même obstacle : une fois les équipes municipales reparties, trottoirs et chaussées sont réoccupés en quelques semaines. Le problème n’est pas seulement comportemental, il est aussi organisationnel, notamment l’absence de solution alternative pour les vendeurs déguerpis garantit le retour du désordre. L’Hôpital Laquintinie Le désordre urbain se paie en heures perdues, en nerfs éprouvés et en accidents. Les récits de riverains excédés par des bendskins qui obstruent des voies entières, klaxons et vrombissements en continu, sont devenus un motif récurrent de la presse locale. La congestion chronique, l’absence de zones de stationnement dédiées et la circulation erratique des deux-roues transforment chaque trajet en épreuve, en particulier aux heures de pointe. Cette dégradation continue du cadre de vie urbain pèse sur le bien-être psychologique des populations autant que sur la productivité économique du pays. Les conséquences sur la santé publique sont concrètes et documentées. L’Hôpital Laquintinie de Douala a dû consacrer un pavillon entier aux urgences liées aux accidents de bendskin, dont le nombre grimpe en fin d’année avec l’intensification du trafic informel. La restauration de rue, largement non réglementée, expose à des risques d’intoxication alimentaire faute de contrôle sanitaire systématique. Les déchets non collectés stagnent aux carrefours et dans les caniveaux obstrués, créant des foyers de prolifération de moustiques et donc de paludisme, tandis que les inondations récurrentes en saison des pluies, aggravées par l’urbanisation anarchique des zones inondables, favorisent la propagation des maladies hydriques. Bonamoussadi L’urbanisation informelle grignote continuellement les espaces verts et les zones tampons écologiques, comme l’illustre le cas de Bonamoussadi. Le Plan directeur d’urbanisme de Douala évalue à environ un quart de la surface de la ville la part occupée par des constructions informelles échappant à toute planification. Le paradoxe est cruel : le système D, présenté comme une preuve de résilience entrepreneuriale, prive en réalité l’État et les collectivités des moyens de mieux organiser la ville. Les taxes sur le commerce international ne représentaient qu’environ 1,6 % du PIB en 2024, une assiette fiscale étroite par rapport à la taille réelle de l’activité économique nationale, en grande partie parce que l’essentiel du commerce et des services échappe à toute déclaration. Cette informalité entretient aussi une concurrence déloyale : les opérateurs formels, soumis à la fiscalité, aux normes et aux loyers commerciaux, sont concurrencés par des activités qui n’assument aucune de ces charges.
Mis à jour 13 août