Cameroun : sortir de l’économie de rente, un chantier plus urgent que jamais
« Le Cameroun n’a jamais manqué d‘ingénieurs agronomes capables de penser une filière cacao intégrée, d’économistes capables de bâtir un fonds souverain transparent, ni de techniciens […]
ActuCamerounPar Armand Djaleudimanche 16 août 2026 à 14:011 vues

Et c’est précisément cette logique qui explique pourquoi la diversification économique tant promise reste, décennie après décennie, un objectif toujours annoncé et rarement atteint. Transformer le cacao localement, industrialiser la filière bois, bâtir une agro-industrie compétitive : tout cela suppose des règles stables, une fiscalité prévisible, une justice qui protège les investisseurs contre l’arbitraire, et une administration qui sert l’intérêt général plutôt que des intérêts privés. Or, c’est exactement ce que la capture de l’État empêche de construire, parce qu’un cadre institutionnel fort et transparent réduirait mécaniquement la capacité de ce premier cercle à continuer de prélever sa dîme sur les circuits de la rente. Il n’y a donc pas d’ignorance des solutions : il y a une préférence structurelle, chez ceux qui contrôlent les leviers de l’État, pour un statu quo qui les enrichit. Une autocratie qui met en péril l’intérêt collectif Ce système de captation ne pourrait pas fonctionner longtemps dans un cadre institutionnel équilibré, où le pouvoir exécutif serait effectivement contrôlé par un parlement indépendant, une justice autonome et une presse libre d’enquêter. C’est là que la dimension politique rejoint la dimension économique : la concentration du pouvoir entre les mains d’un cercle restreint, au sommet de l’État camerounais depuis plusieurs décennies, a affaibli les contre-pouvoirs qui, ailleurs, limitent l’appropriation privée des ressources publiques. Moins les institutions de contrôle sont indépendantes, plus il devient facile, pour ceux qui tiennent les leviers de décision, de transformer une rente publique en fortune privée sans en répondre devant qui que ce soit. Les conséquences de cette autocratie de fait dépassent largement la seule question budgétaire. Quand les recettes pétrolières reculent comme au premier trimestre 2025, où elles ont chuté de plus de 12 %, c’est le Trésor public qui encaisse le manque à gagner, pas les réseaux qui ont capté leur part durant les années fastes. Quand le déficit commercial se creuse parce que 85 % des exportations restent des matières premières non transformées, c’est l’ensemble de la population qui subit la facture des importations, pas les quelques opérateurs qui profitent des marchés de transformation confiés à l’étranger. Quand le service de la dette absorbe une part croissante du budget, ce sont les générations futures qui hériteront de projets d’infrastructure surfacturés ou mal exécutés, pas les décideurs qui ont validé les contrats. L’intérêt collectif (un système éducatif à la hauteur de la jeunesse camerounaise, une industrie capable d’absorber les millions de jeunes qui arrivent chaque année sur le marché du travail, des infrastructures financées sans détournement) est structurellement sacrifié à l’intérêt d’un petit nombre. C’est la définition même d’une « autocratie de la rente » : un régime où le pouvoir politique ne se maintient pas grâce à sa capacité à servir la population, mais grâce à sa capacité à contrôler et redistribuer, en cercle fermé, les flux financiers issus des ressources nationales. Des solutions existent Face à ce constat, les solutions techniques existent déjà, largement documentées : transparence totale des recettes extractives et publication des contrats miniers et forestiers, autonomie réelle des juridictions financières et de la Chambre des comptes, protection des lanceurs d’alerte et des journalistes d’investigation, séparation stricte entre décideurs publics et bénéficiaires de marchés publics, plafonnement et contrôle indépendant des comptes logés à l’étranger. Aucune de ces mesures n’exige une expertise que le Cameroun ne posséderait pas.
Mis à jour 16 août