Crise anglophone au Cameroun : neuf ans de crise, neuf ans d’échec scolaire et l’éternel rituel de la rentrée sous escorte (OPINION)
À la veille de la rentrée scolaire 2026-2027, prévue le 7 septembre, une question devrait dépasser les discours officiels, les réunions sécuritaires et les communiqués administratifs : que sommes-nous réellement en train de faire de l’avenir des enfants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ? Depuis 2016...
Cameroun Actuel - Portail d'information sur l'actualité au Cameroun — feedPar Cameroun Actuelvendredi 4 septembre 2026 à 07:30

À la veille de la rentrée scolaire 2026-2027, prévue le 7 septembre, une question devrait dépasser les discours officiels, les réunions sécuritaires et les communiqués administratifs : que sommes-nous réellement en train de faire de l’avenir des enfants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest ? Depuis 2016, l’école camerounaise ne fonctionne plus normalement dans une partie du territoire national. Et neuf ans plus tard, le problème n’est plus seulement celui d’une rentrée perturbée. Il s’agit d’une crise durable du droit à l’éducation, révélatrice d’un échec politique, administratif et sécuritaire. Cette année encore, le gouvernement renforce le dispositif sécuritaire à l’approche de la rentrée. Le 26 août 2026, une réunion spéciale consacrée à la sécurité des rentrées scolaire et universitaire a réuni notamment les responsables de la Défense, de l’Administration territoriale, de la Sûreté nationale et de la Gendarmerie. Les autorités affirment vouloir prévenir les menaces, notamment les « villes mortes » dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest. Mais une question demeure : combien de temps encore faudra-t-il simplement sécuriser la rentrée sans parvenir à sécuriser durablement l’école ? 2016 : les premiers signaux étaient pourtant parfaitement visibles En octobre et novembre 2016, des avocats et des enseignants anglophones descendent dans les rues pour dénoncer notamment les problèmes liés à l’application du système de Common Law et au fonctionnement du système éducatif anglophone. Le 21 novembre 2016, des enseignants manifestent à Bamenda. Les revendications portent notamment sur le déploiement d’enseignants francophones dans des établissements anglophones. Les tensions dégénèrent et la réponse sécuritaire contribue à radicaliser progressivement la contestation. Premières faillites de l’État : avoir traité une crise institutionnelle et sociale principalement comme un problème d’ordre public. Au lieu de construire rapidement un mécanisme crédible de résolution des griefs, les autorités alternent mesures administratives, répression, arrestations et initiatives ponctuelles. En janvier 2017, l’accès à Internet est coupé dans les régions anglophones pendant plusieurs semaines. Dans le même temps, les écoles ferment et le boycott scolaire s’installe. 2017 : l’école devient une arme de la crise La rentrée de septembre 2017 constitue un tournant. Le gouvernement veut faire de la rentrée scolaire un symbole de retour à la normale. Les mouvements anglophones appellent au contraire au boycott. Le 4 septembre 2017, date officielle de la rentrée, l’école devient donc un champ de confrontation politique. Puis la situation se détériore rapidement : attaques contre des élèves, présence militaire autour des établissements, incendies d’écoles et multiplication des violences. En octobre 2017, International Crisis Group avertissait déjà du risque d’une véritable insurrection armée. Le 1ᵉʳ octobre 2017, une déclaration symbolique d’indépendance est proclamée par les séparatistes. Le conflit change alors de nature. Le gouvernement finit par déclarer la guerre aux séparatistes fin novembre 2017. L’école, elle, ne bénéficie d’aucune paix. 2018-2019 : l’urgence devient chronique À partir de 2018, les enfants du Nord-Ouest et du Sud-Ouest grandissent dans un environnement où aller à l’école peut devenir un acte à risque. Les groupes armés imposent des boycotts. Des établissements sont attaqués. Des enseignants sont menacés. Des familles déplacées doivent choisir entre l’éducation et la sécurité de leurs enfants. En janvier 2019, les données disponibles dressaient déjà un tableau catastrophique : l’UNESCO rapportait que moins de 10 % des enfants en âge scolaire des deux régions avaient accès à des possibilités éducatives et qu’environ 80 % des écoles formelles n’étaient plus opérationnelles. En septembre-octobre 2019, le gouvernement organise le Grand Dialogue National. Celui-ci débouche notamment sur l’adoption d’un statut spécial pour le Nord-Ouest et le Sud-Ouest en décembre 2019. Mais le problème fondamental demeure : une réforme institutionnelle annoncée n’est pas la même chose qu’une paix effective sur le terrain. 2020 : Kumba, le symbole d’un échec collectif Le 24 octobre 2020, l’attaque contre l’école Mother Francisca International Bilingual Academy à Kumba, dans le Sud-Ouest, fait plusieurs morts parmi les enfants et traumatise durablement le pays. Cet événement aurait dû provoquer un changement radical dans la politique de protection des établissements scolaires. Mais six ans plus tard, les attaques contre l’éducation demeurent documentées. Les rapports internationaux le documentent depuis des années. 2024-2025 : les chiffres démentent le discours de retour à la normale Selon l’UNICEF, 41 % des écoles du Nord-Ouest et du Sud-Ouest étaient encore non opérationnelles en 2024. La même année, 43 attaques contre l’éducation ont été enregistrées : 36 dans le Nord-Ouest et 7 dans le Sud-Ouest. En 2025, l’UNICEF signalait encore que plus de la moitié des écoles étaient fermées dans les deux régions et que des milliers d’enfants avaient perdu l’accès régulier à l’enseignement. Autrement dit, neuf ans après le début de la crise, l’urgence éducative est devenue une réalité structurelle. Les autorités administratives travaillent beaucoup: Elles font des réunions. Elles déploient des forces de sécurité. Elles organisent des opérations. Elles annoncent des mesures. Elles mobilisent des partenaires humanitaires. 2026 : encore une rentrée sous surveillance Le 7 septembre 2026, les élèves camerounais sont censés reprendre les cours. Mais à quatre jours de cette rentrée, International Crisis Group alerte encore sur le risque de perturbations dans les régions anglophones. Le scénario est désormais presque ritualisé : réunion sécuritaire → renforcement du dispositif → appels au calme → rentrée → menaces de lockdown → certaines écoles ouvrent → d’autres restent fermées → familles terrorisées → bilan administratif. Et l’année suivante, le même scénario recommence. Voilà donc une politique publique qui reproduit chaque année le même dispositif sans éliminer la cause de l’échec qui devrait être évaluée, et non simplement reconduite. Question : Sauver la rentrée ou sauver l’école ? « Comment allons-nous assurer la rentrée scolaire ? » Mais demander : « Comment allons-nous garantir à un enfant du Nord-Ouest ou du Sud-Ouest dix années consécutives d’éducation normale, sûre et de qualité ? » Car ouvrir une école pendant quelques semaines n’est pas restaurer le système éducatif. Faire escorter les enseignants n’est pas reconstruire la confiance. Installer des militaires devant les établissements n’est pas résoudre une crise politique. Et distribuer des fournitures scolaires ne remplace pas neuf années d’apprentissage perdues. Un enfant qui abandonne l’école aujourd’hui ne récupérera pas automatiquement les années perdues demain. Les conséquences sont multiples : retard scolaire, décrochage, exposition accrue aux violences, précarité économique, drogue, difficultés d’insertion professionnelle et transmission intergénérationnelle de la pauvreté. La crise transforme ainsi une génération d’enfants en victimes indirectes d’un conflit qu’ils n’ont pas choisi. Et pendant ce temps, l’État continue de parler de rentrée. Une analyse sérieuse doit refuser le confort du bouc émissaire unique. Les groupes séparatistes portent une responsabilité majeure dans les attaques contre les écoles, les enlèvements, les menaces contre les enseignants et les campagnes de boycott scolaire. L’État, de son côté, a la responsabilité première de garantir le droit à l’éducation, la sécurité des citoyens et le fonctionnement des services publics. Les populations civiles, elles, sont prises entre ces différentes violences. La responsabilité est donc multiple, mais l’obligation de protection de l’État demeure particulière. C’est précisément pourquoi les autorités administratives doivent être jugées sur les résultats obtenus et non sur le nombre de réunions organisées. Quel Cameroun voulons-nous laisser à nos enfants ? Cette question n’est plus rhétorique. Elle engage directement l’avenir national. Un Cameroun dans lequel un enfant de Bamenda, de Kumba, de Mamfe, de Buea ou de Kumbo ne peut pas être certain de retrouver sa classe à chaque rentrée est un Cameroun dont l’unité nationale reste inachevée. Une République ne se mesure pas seulement à l’intégrité de ses frontières. Elle se mesure aussi à sa capacité à garantir les mêmes droits à ses enfants, où qu’ils soient nés. À la veille de cette rentrée scolaire 2026-2027, nos pensées vont donc vers ces milliers d’élèves qui s’apprêtent encore à reprendre le chemin de l’école dans des régions meurtries par la crise anglophone. Par Charles Armel MBATCHOU Journaliste engagé – Analyste politique et chroniqueur – Historien d’art
Mis à jour Il y a 14h