Don de sang au Cameroun : pourquoi les banques manquent toujours de poches
Le don de sang au Cameroun reste insuffisant face aux besoins réels des hôpitaux. Malgré des campagnes de sensibilisation répétées, les banques de sang des grandes villes comme Douala et Yaoundé peinent à collecter les volumes nécessaires. Le déficit est structurel, profond, et touche en premier ...
237onlinePar Alain-Claude Ndomsamedi 13 juin 2026 à 17:39

Le don de sang au Cameroun reste insuffisant face aux besoins réels des hôpitaux. Malgré des campagnes de sensibilisation répétées, les banques de sang des grandes villes comme Douala et Yaoundé peinent à collecter les volumes nécessaires. Le déficit est structurel, profond, et touche en premier lieu les malades les plus vulnérables : femmes en hémorragie, enfants drépanocytaires, accidentés de la route. Un déficit qui dure depuis trop longtemps Les chiffres donnent le vertige. Le Cameroun collecte environ 400 000 poches de sang par an, selon le Pr. Dora Mbanya, directrice générale du Service National de Transfusion Sanguine (NETS). Mais le besoin annuel estimé tourne autour de 400 000 poches également, voire plus selon certaines sources hospitalières. Autrement dit, on est au seuil minimum, sans marge. Et encore, ce chiffre national cache des disparités régionales brutales : certains centres régionaux fonctionnent avec des stocks quasi nuls plusieurs jours par semaine. La région du Littoral compte à elle seule 21 banques de sang, dont 13 affiliées au NETS selon les données disponibles. Pourtant, même là, les ruptures de stock sont fréquentes. L’hôpital de district de Nylon, à Douala, reçoit des dons de différents groupes sanguins mais se retrouve régulièrement en tension, faute de donneurs réguliers et fidèles. Ce que les soignants appellent dans les couloirs « le problème du flux » : on ne manque pas toujours de donneurs ponctuels, on manque de donneurs qui reviennent. Pourtant, les solutions existent. Produire une seule unité de sang totalem issu de donneurs bénévoles non rémunérés coûte entre 42 000 et 41 000 FCFA dans les structures du NETS, selon les données publiées. Ce coût reste un frein pour beaucoup de familles qui paient de leur poche, dans un système où le don familial de remplacement reste la norme plutôt que l’exception. La peur, la religion, la méfiance : les vraies barrières Ici, on entre dans quelque chose de plus compliqué que la logistique. Les enquêtes menées auprès des populations, et les témoignages recueillis dans les milieux universitaires de Yaoundé II Soa, révèlent un tableau assez cohérent : la réticence au don de sang est multifactorielle. La peur d’attraper une maladie arrive en tête, suivie de près par des croyances religieuses. Certaines communautés chrétiennes, témoins de Jéhovah en particulier, s’opposent formellement à la transfusion sanguine. D’autres fidèles, sans aller aussi loin, perçoivent le don comme un acte spirituellement ambigu, voire dangereux. La méfiance envers les structures sanitaires joue aussi. Beaucoup de Camerounais, particulièrement dans les zones périurbaines, doutent que leur sang soit réellement utilisé pour soigner, et non revendu ou détourné. Cette perception, même infondée, freine le passage à l’acte. On ne convainc pas quelqu’un de donner son sang avec un flyer. Pas si cette personne pense que le système est corrompu. Et puis il y a les hommes. Ou plutôt leur absence dans les salles de collecte. Les femmes donnent proportionnellement moins parce qu’elles sont souvent écartées pour des raisons physiologiques, grossesse ou allaitement. Mais les hommes, qui constituent la cible principale des campagnes, restent globalement peu mobilisés. Les étudiants représentent une exception partielle : sur certains campus, les collectes organisées par des associations comme l’Alliance NYOBIA obtiennent des résultats corrects, mais insuffisants pour inverser la tendance. Ce que font les acteurs sur le terrain Plusieurs approches coexistent. Le NETS mise sur les campagnes de masse, les partenariats avec les universités, les lycées, les entreprises. L’objectif affiché pour les prochaines années : atteindre 400 000 poches annuelles de façon stable, avec au moins 50 % issues de donneurs bénévoles non rémunérés. On en est loin, à environ 47 % selon les dernières données disponibles. Les formations sanitaires privées adoptent une autre stratégie, plus pragmatique. Elles travaillent avec des fichiers de donneurs, envoient des rappels par WhatsApp ou par SMS la veille d’une collecte, et misent sur la relation personnalisée. Certains hôpitaux de Yaoundé ont constitué des bases de 100 à 200 donneurs réguliers contactés directement, ce qui garantit un minimum de poches disponibles en dehors des grandes campagnes. Du côté des leaders religieux, la situation évolue lentement. Le Dr Pascal Owona Oui, médecin et président de l’Association For All, plaide depuis plusieurs années pour que les chefs religieux deviennent des relais actifs de la promotion du don. Selon lui, les messages diffusés depuis les chaires ou lors des rassemblements de prière ont un impact bien supérieur à n’importe quelle campagne publicitaire classique. Quelques pasteurs et imams ont commencé à s’engager dans cette direction, mais le mouvement reste marginal à l’échelle nationale. La piste économique est également explorée. Bénéficier d’une carte de donneur devrait donner accès à des avantages concrets dans les hôpitaux publics : réduction sur certains examens, priorité d’accès dans les files d’attente, reconnaissance formelle. C’est une idée défendue par plusieurs acteurs du secteur, et qui circule depuis un moment dans les discussions sur la réforme du système transfusionnel. Mais rien de concret n’a été formalisé à ce stade. Ce que ça coûte de ne rien changer Le déficit en sang a un prix humain direct. Soixante-dix pour cent des malades hémodialysés ont besoin de transfusions régulières. Les femmes qui accouchent avec complications meurent faute de poches disponibles. Les enfants drépanocytaires, une population estimée à plusieurs dizaines de milliers au Cameroun, dépendent de transfusions fréquentes pour survivre. C’est là que le débat devient moins technique et plus moral. Un pays qui ne collecte pas suffisamment de sang fait peser sur ses malades un risque que d’autres populations n’ont pas à assumer. Et ce risque n’est pas distribué équitablement : il touche d’abord les pauvres, ceux qui ne peuvent pas payer un billet d’avion pour se faire soigner ailleurs, ceux qui n’ont pas de réseau pour trouver un donneur compatible en urgence à 3h du matin. La coordinatrice Claudette Mbatchà, gélatine d’un call box, résume la situation d’une formule directe lors d’une collecte organisée à Yaoundé : « Donner son sang, c’est pas un acte de générosité. C’est une obligation qu’on devrait tous avoir. » Une formulation que les professionnels de santé hésitent à utiliser officiellement, mais qui dit quelque chose d’essentiel sur les enjeux profonds de la question. Ne manquez aucune actualite ! Gratuit - Mises a jour en temps reel - Sur mobile et desktop Journaliste pour 237online.com, spécialisé dans les questions de société et la vie quotidienne des Camerounais.
Mis à jour 13 juin