Drame d’Eseka au Cameroun: pour l’avocat des victimes, la justice «laisse de côté un certain nombre de responsables»
Il y a dix ans, le Cameroun était endeuillé par le plus grand accident ferroviaire de son histoire : 79 morts à Eseka, sur la ligne Yaoundé-Douala. Et des corps qui n'ont jamais été retrouvés. Une tragédie générée par des négligences criminelles. Où en est le procès des responsables ? Maître Mich...
RFI AfriquePar Christophe Boisbouviermercredi 21 octobre 2026 à 06:28

Drame d’Eseka au Cameroun: pour l’avocat des victimes, la justice «laisse de côté un certain nombre de responsables» Publié le : 21/10/2026 - 07:28 Il y a dix ans, le Cameroun était endeuillé par le plus grand accident ferroviaire de son histoire : 79 morts à Eseka, sur la ligne Yaoundé-Douala. Et des corps qui n'ont jamais été retrouvés. Une tragédie générée par des négligences criminelles. Où en est le procès des responsables ? Maître Michel Janvier Voukeng, l'un des avocats des victimes et de leurs familles, répond aux questions de RFI depuis Douala. RFI : Est-ce qu'on sait aujourd'hui pourquoi cette catastrophe est arrivée ? Maître Michel Janvier Voukeng : On le sait depuis la commission d'enquête qui avait été mise en place par le Premier ministre et qui avait conclu à la responsabilité, à titre principal, de Camrail. Il y a un certain nombre de défauts, tant techniques que managériaux, qui ont été reprochés à l'exploitant. Ces manquements-là sont relatifs à la surcharge et à la rallonge du train. Parce que, en temps normal, ce train-là prenait neuf voitures et, ce jour-là, la locomotive tractait 17 voitures avec des organes de freinage défaillants, des semelles de freins usées et la locomotive elle-même avait le frein rhéostatique hors service. Le chauffeur, le conducteur du train, a émis des réserves mais a été contraint de prendre le contrôle de la locomotive de Camrail. Alors malgré tout ce que vous dites, c'est le conducteur du train qui a été condamné à la peine la plus lourde. Cinq ans de prison ferme [qu’il n’a pas effectués, car il est en fuite], qu'est-ce que vous en pensez ? Je dis que ce n'est pas la bonne personne qui a été condamnée, c'est-à-dire qu'on est dans un système où les gens l'ont jeté en pâture, alors que le seul qui ait paru raisonnable, c'est plutôt ce conducteur-là, c'est le seul qui a paru raisonnable. Alors l'autre personne condamnée à de la prison ferme, c'est le chef de la sécurité de la société Camrail à Yaoundé. Il a été condamné à trois ans de prison ferme [qu’il n’a pas effectués non plus, car il est aussi en fuite]. Que pensez-vous de cette peine ? C'est toujours très gênant lorsqu'on voit les responsables intermédiaires boire la tasse en lieu et place des premiers dirigeants. Pour nous de la défense, ces individus-là, c'est du menu fretin offert pour calmer le dossier ou pour le clôturer. Le directeur de la sécurité dans leur organigramme, il n'a pas un droit de veto [sur le départ d’un train]. À l'issue de ce procès de septembre 2018, le directeur général de la société Camrail de l'époque, le Belge Didier Vandenbon, a été condamné à six mois avec sursis et, parmi les onze personnes reconnues coupables d'homicide involontaire et condamnées, c'est la personne qui avait à l'époque le grade le plus élevé. Est-ce que vous pensez que d'autres responsables, à un niveau encore plus élevé, auraient dû comparaître, eux aussi, devant la justice camerounaise ? Quand l'accident survient et qu'on arrête les sous-fifres qui sont à côté, on ne parle pas des gens qui sont haut placés et qui ont regardé. Cela se fait pour nous. Cette décision de justice laisse de côté un certain nombre de responsables. C'est ce que je dis. Est-ce que vous pensez, par exemple, au fils de Vincent Bolloré, Cyrille Bolloré, qui était à l'époque le président de Bolloré Transport & Logistics, dont la société Camrail était une filiale ? Pas forcément lui, je dis sa responsabilité est en concours avec ceux qui l'ont admis comme concessionnaire du service public du chemin de fer au Cameroun et l'ont laissé faire sans le contrôler. Ce n'est pas Bolloré lui seul. Parce que si les autorités chargées des questions de transport avaient un tant soit peu été regardantes, on aurait pu prendre des mesures coercitives à l'avance sur l'état du réseau et l'état des wagons. Est-ce que vous pensez à Edgar Alain Mébé Ngo'o, qui était à l'époque ministre des Transports et qui pourrait avoir été de ceux qui ont demandé à la société Camrail d'ajouter huit wagons lors de ce tragique voyage du 21 octobre 2016 ? La concession du service public à un exploitant privé était l'œuvre dans ce cas-là du ministère des Transports, qui a laissé le chemin de fer au groupe Bolloré. Il y a un cahier des charges et ils n'ont pas veillé à ce que ce cahier des charges-là soit respecté. C'est pour cela que je ne suis pas de ceux qui pensent que la responsabilité de Bolloré est exclusive. Vous, en tant qu'avocat des parties civiles, vous représentez plus de 300 victimes. Est-ce que celles-ci ont été indemnisées à la hauteur du préjudice qu'elles ont subi ? Rarement les victimes ont été correctement indemnisées. Très très rarement. Dix ans après l'accident, il y a certaines victimes qui n'ont jamais rencontré un psychologue. Est-ce qu'on peut sortir indemne de ce genre d'accident et vivre une vie normale sans jamais avoir un jour consulté un psy ? La responsabilité de fournir ces soins-là était de Camrail, qui ne l'a jamais fait. Résultat des courses, dix ans après, on voit des gens qui sont réputés avoir été indemnisés mais qui traînent des séquelles, qui sont obligés de soigner ça avec leurs propres moyens. Et Camrail s'est toujours efforcé d'essayer d'obtenir des arrangements hors procédure, de façon à ce que la victime n'ait plus la capacité juridique de venir au procès, puisqu'elle aurait renoncé en amont. Alors en première instance, la justice a été diligente puisque le procès a eu lieu moins de deux ans après la catastrophe. Mais depuis septembre 2018, il ne se passe plus rien et aucune date n'est encore fixée pour le procès en appel. Pensez-vous qu'en haut lieu on voudrait étouffer l'affaire ? Je ne peux pas dire ainsi, parce que si le haut lieu, c'est le ministère des Transports, celui qui a été mêlé à cette catastrophe-là, il n'est plus ministre des Transports. Et entre-temps, Bolloré est parti et c'est le groupe AGL [filiale du groupe italo-suisse MSC] qui est à la manœuvre. Moi je pense plutôt que c'est une lenteur judiciaire, mais je ne peux pas vous dire qu'il y a un coup de frein au niveau politique dessus. NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI
Mis à jour 21 oct.