Entretien exclusif avec Jean Paterne Megne Ekoga, vice-président de la Banque de Développement des États de l’Afrique Centrale (BDEAC)
« Le Fonds Bleu doit transformer les engagements annoncés en projets concrets dès 2026 » Agent financier du Fonds Bleu pour le Bassin du Congo depuis 2021, la Banque de Développement des États de l’Afrique Centrale (BDEAC) a joué un rôle central dans la préparation de la table ronde organisée en ...
Financial AfrikPar Adama WADElundi 22 juin 2026 à 09:44

« Le Fonds Bleu doit transformer les engagements annoncés en projets concrets dès 2026 » Agent financier du Fonds Bleu pour le Bassin du Congo depuis 2021, la Banque de Développement des États de l’Afrique Centrale (BDEAC) a joué un rôle central dans la préparation de la table ronde organisée en marge des Assemblées annuelles 2026 de la Banque africaine de développement à Brazzaville. Dans cet entretien accordé à Financial Afrik, son vice-président, Jean Paterne Megne Ekoga, revient sur les avancées enregistrées, détaille le portefeuille prioritaire de 63 projets représentant 5,32 milliards de dollars d’investissements et précise les prochaines étapes de mise en œuvre du Fonds Bleu. La BDEAC est fortement impliquée dans la structuration du portefeuille de projets du Fonds Bleu pour le Bassin du Congo. Quel premier bilan tirez-vous de la mobilisation autour du Bassin du Congo à l’issue de la table ronde de Brazzaville organisée en marge des dernières Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement ? Je voudrais d’abord rappeler que la BDEAC est l’agent financier du Fonds Bleu pour le Bassin du Congo. Nous assumons cette responsabilité depuis septembre 2021, date à laquelle les chefs d’État des pays membres de la Commission Climat du Bassin du Congo ont retenu la BDEAC pour héberger le Fonds Bleu à l’issue d’un appel d’offres international particulièrement compétitif qui a duré près de deux ans. En décembre 2022, nous avons signé avec la Commission Climat du Bassin du Congo la convention officialisant cet hébergement. Au terme de la table ronde organisée en marge des Assemblées annuelles du Groupe de la Banque africaine de développement, nous pouvons dresser un bilan historique. J’utilise ce terme à dessein. Pour la première fois, les chefs d’État des 17 pays membres de la Commission Climat du Bassin du Congo se sont retrouvés autour d’une même table avec les bailleurs de fonds et les investisseurs, que ce soit en présentiel, par visioconférence ou par représentation. Cet événement ne constitue pas une rencontre diplomatique supplémentaire. Il représente l’aboutissement d’une décennie de construction institutionnelle entamée avec la création de la Commission Climat du Bassin du Congo en 2016, en marge de la COP22 organisée à Marrakech. Aujourd’hui, nous avons présenté aux partenaires un premier programme prioritaire composé de 63 projets représentant un investissement global d’environ 5,32 milliards de dollars. Ce portefeuille a été extrait d’un ensemble de 254 projets identifiés lors de l’étude de préfiguration menée entre 2018 et 2020. La sélection a été conduite avec une grande rigueur. Les projets ont été examinés et validés à la fois par la BDEAC et par l’ensemble des instances de gouvernance du Fonds Bleu, notamment les points focaux nationaux, les ministres concernés et les chefs d’État. Nous pouvons affirmer que ce premier programme est cohérent, structuré et bancable. Il constitue un levier de prospérité pour les pays membres de la Commission Climat du Bassin du Congo. En tant qu’institution qui héberge le Fonds Bleu, la BDEAC se porte garante de la qualité et de la crédibilité de ce portefeuille prioritaire. La BDEAC pilote l’arrangement de plusieurs projets prioritaires. Quels sont les secteurs les plus stratégiques pour transformer le potentiel écologique du Bassin du Congo en actif économique durable ? Le Bassin du Congo constitue aujourd’hui l’un des principaux poumons écologiques de la planète. Il représente une richesse inestimable dont la préservation doit aller de pair avec une valorisation économique durable. Les projets que nous promouvons dans le cadre du Fonds Bleu peuvent être regroupés en trois grands ensembles. Le premier concerne la gestion durable des écosystèmes. Il s’agit notamment de la préservation des mangroves, des tourbières et des forêts communautaires. Ces ressources naturelles ne sont plus seulement des réservoirs de biodiversité ; elles sont devenues des actifs carbone valorisables sur les marchés internationaux. À titre d’exemple, les tourbières de la République démocratique du Congo et de la République du Congo constituent des réserves stratégiques pour l’équilibre climatique mondial. L’objectif est de préserver ces actifs tout en les transformant en leviers de développement économique pour les pays concernés. Le deuxième ensemble de projets porte sur les infrastructures bleues et vertes. Nous parlons ici d’investissements dans l’eau, l’assainissement et l’hydroélectricité. Ces infrastructures répondent à des besoins immédiats des populations en matière d’accès à l’eau potable, à l’énergie et à des conditions de vie décentes. Ces projets présentent une double dimension : ils améliorent directement le bien-être des populations tout en contribuant aux objectifs du développement durable. Ils concernent plusieurs pays de la sousrégion, notamment le Gabon, le Burundi, la République centrafricaine et le Congo. Le troisième pilier concerne l’économie bleue productive, un secteur souvent sous-estimé. Il couvre notamment la pêche durable, l’aquaculture et le transport fluvial. Nous travaillons ainsi sur des projets de réhabilitation des voies navigables, de gestion des ressources halieutiques et de développement des chaînes de valeur de la pêche. Plusieurs initiatives sont déjà identifiées au Soudan, au Soudan du Sud et au Tchad. Ces projets ont vocation à générer rapidement de la valeur économique et des emplois tout en garantissant la préservation des ressources naturelles. C’est pourquoi nous les qualifions de projets de durabilité bancable. Au-delà de la préservation environnementale, comment le Fonds Bleu peut-il devenir un véritable levier de développement, de création d’emplois et d’intégration régionale pour les pays de la CEMAC ? Le Fonds Bleu ne remplace pas les mécanismes de financement existants. Il vient les compléter. L’Afrique dispose déjà d’institutions majeures comme la Banque africaine de développement qui intervient à l’échelle continentale. Les différentes sous-régions disposent également de leurs propres banques et institutions de développement. La spécificité du Fonds Bleu est de cibler des projets qui ne sont pas toujours finançables dans leur état actuel par les dispositifs traditionnels. Mais sa véritable originalité réside ailleurs : dix sept pays ont choisi de se regrouper pour promouvoir ensemble un même instrument financier et s’adresser collectivement aux investisseurs internationaux. Cette approche communautaire constitue un avantage considérable. Elle permet de mutualiser les efforts, de renforcer la visibilité des projets et d’accroître leur attractivité auprès des partenaires financiers. Par ailleurs, le Fonds Bleu peut également soutenir certaines institutions sous-régionales qui ne disposent pas toujours d’un accès direct aux financements des grandes banques de développement. Je pense notamment à la Commission internationale du Congo-Oubangui Sangha (CICOS), au Pool énergétique de l’Afrique centrale, à la Commission du Bassin du Lac Tchad, à la Commission du Lac Tanganyika ou encore à la Commission du Lac Victoria. C’est cette capacité à fédérer les États et à soutenir les institutions régionales qui fait toute la pertinence du Fonds Bleu pour les 17 pays membres. Quelles sont les prochaines étapes concrètes après cette table ronde tenue en marge des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement et à quel horizon peut-on espérer voir les premiers projets structurants entrer en phase opérationnelle ? La première étape consiste à transformer les annonces faites par les partenaires en financements effectifs. Lors de la table ronde, les partenaires ont exprimé des intentions et des engagements représentant environ 3 milliards de dollars. Nous devons désormais convertir ces annonces en ressources réellement mobilisées. La deuxième étape consistera à transformer ces ressources en projets concrets sur le terrain. Les 63 projets du programme prioritaire ne seront pas exécutés simultanément. Nous avons prévu un séquençage progressif de leur mise en œuvre avec une montée en puissance échelonnée. Un premier groupe de projets sera validé et financé dès 2026. Un deuxième groupe suivra en 2027, tandis que les derniers projets seront engagés en 2028. L’ensemble du portefeuille prioritaire sera donc mis en œuvre sur la période 2026-2028. À l’issue de ce premier cycle, nous reviendrons vers les bailleurs de fonds avec un nouveau programme prioritaire intégrant de nouveaux projets et de nouvelles opérations. Concrètement, nous pouvons affirmer qu’à la fin de l’année 2026, les premiers projets auront déjà bénéficié de financements. Une nouvelle vague interviendra en 2027 et une troisième en 2028. Quel message adressez-vous aujourd’hui aux partenaires techniques et financiers ainsi qu’à l’ensemble des parties prenantes du Fonds Bleu pour le Bassin du Congo ? Les 17 pays de la Commission Climat du Bassin du Congo sont résolument engagés dans la préservation de ce patrimoine écologique mondial qu’est le Bassin du Congo. Cette richesse constitue un bien commun de l’humanité, mais elle concerne d’abord les populations qui vivent dans ces territoires et qui en assurent la protection quotidienne. Les États membres ont décidé d’unir leurs efforts autour d’un portefeuille de projets concrets, structurés et porteurs de développement. Nous invitons les partenaires qui ont manifesté leur intérêt lors de la table ronde à traduire leurs engagements en actions concrètes. Nous appelons également ceux qui n’ont pas encore rejoint cette dynamique à y prendre part. Le Fonds Bleu n’est pas uniquement un instrument de préservation environnementale. C’est aussi un outil de développement économique, de création d’emplois et d’intégration régionale. Les enjeux dépassent largement notre sous-région. Ils concernent l’avenir de la planète et les générations futures. Nous sommes aujourd’hui à un tournant décisif. Le moment est venu de passer des intentions aux réalisations.
Mis à jour 22 juin