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La diaspora camerounaise : de l’absence à la puissance de transformation

« Il faut désormais regarder la diaspora camerounaise autrement. Non plus comme une population qui a quitté le territoire national, non plus comme une réserve de […]

ActuCamerounPar Armand Djaleuvendredi 14 août 2026 à 12:121 vues
La diaspora camerounaise : de l’absence à la puissance de transformation
Le sociologue Abdelmalek Sayad avait montré, à propos de l’émigration, que l’émigré est toujours pris dans une double absence : absent du pays qu’il a quitté et pourtant constamment présent dans les affaires de ceux qui y sont restés. Pour le Camerounais de la diaspora, cette « double absence » pourrait devenir, demain, une double capacité d’action : agir depuis l’extérieur tout en transformant les conditions de vie de l’intérieur. De la frustration à la responsabilité La diaspora camerounaise connaît une frustration particulière. Elle voit le pays à distance, mesure ses possibilités et constate ses blocages. Elle investit, construit, entretient des familles, finance des études, soigne des proches, achète des terrains et des maisons, crée parfois des entreprises. Elle participe donc déjà à l’économie nationale, sans toujours participer aux mécanismes qui déterminent l’utilisation et la protection des richesses publiques. C’est ici que la pensée d’Albert O. Hirschman devient particulièrement éclairante. Dans Exit, Voice and Loyalty, Hirschman distingue notamment deux attitudes face à la dégradation d’une organisation : la sortie — exit — et la prise de parole — voice. Pendant longtemps, l’émigration camerounaise a pu être interprétée comme une forme de « exit » : partir pour chercher ailleurs ce que le pays ne permet plus d’espérer. Mais partir ne signifie pas renoncer. La diaspora peut désormais transformer son « exit » en voice : parler, documenter, contrôler, saisir les institutions compétentes, exiger la traçabilité des flux financiers, interroger les acquisitions patrimoniales et contribuer à reconstruire les mécanismes de reddition des comptes. Il faut passer de la diaspora qui envoie de l’argent à la diaspora qui produit de la vigilance démocratique. Le piège de la phrase : « Je veux voir mes enfants grandir » Il existe au Cameroun une phrase qui résume une forme de fatigue politique : « Je veux voir mes enfants grandir. » Elle paraît raisonnable. Elle est profondément humaine. Mais lorsqu’elle devient le mécanisme psychologique qui conduit toute une société à renoncer à demander des comptes, elle devient politiquement dangereuse. Car une démocratie ne peut fonctionner si chaque citoyen considère que demander des comptes à ceux qui gouvernent constitue un risque personnel qu’il vaut mieux éviter. La diaspora dispose, sur ce terrain, d’une liberté particulière. Elle peut parler sans nécessairement être exposée aux mêmes contraintes quotidiennes que celui qui dépend directement de l’administration, d’un marché public, d’une nomination, d’un emploi ou d’une autorisation administrative. Cette distance ne doit cependant pas produire une nouvelle arrogance. Elle doit produire une nouvelle responsabilité. La diaspora doit être la voix de ceux qui ne peuvent pas toujours parler, sans jamais prétendre parler à leur place. La « politique de l’extraversion » et les circuits invisibles de la richesse Jean-François Bayart, avec le concept de politique de l’extraversion, a montré comment les sociétés africaines peuvent construire des stratégies de pouvoir à partir de leur rapport aux ressources, aux acteurs et aux institutions extérieurs. Cette grille de lecture permet de poser une question essentielle au Cameroun : où circule réellement la richesse produite au Cameroun ? La question n’est pas seulement celle de la corruption au sens classique. Elle est celle des chaînes financières. Elle est celle des sociétés-écrans. Elle est celle des bénéficiaires effectifs. Elle est celle des transferts internationaux. Elle est celle des acquisitions immobilières. Elle est celle des investissements réalisés à l’étranger. Elle est celle de l’or, des pierres précieuses et des ressources extractives. Elle est enfin celle de la transformation d’une richesse publique ou privée acquise dans des conditions contestables en patrimoine juridiquement difficile à relier à son origine. Les travaux de Léonce Ndikumana et James K. Boyce sur la fuite des capitaux africains ont précisément montré l’importance de penser les sorties de capitaux non comme une fatalité, mais comme un phénomène économique et politique qu’il est possible de documenter. La diaspora camerounaise possède ici un avantage décisif : elle vit dans les espaces où une partie de ces capitaux peut être transformée, investie, placée ou immobilisée. Le dossier Effoudou : une occasion de passer du bruit à la preuve Les déclarations publiques du capitaine Effoudou, quelles que soient les suites judiciaires ou administratives qui pourront leur être données, doivent être considérées avec une exigence essentielle : sortir du régime de la rumeur pour entrer dans celui de la preuve. Il ne s’agit pas de condamner des personnes sur la place publique. Il ne s’agit pas davantage de transformer des déclarations en vérités judiciaires. Il s’agit de demander : quels faits peuvent être vérifiés ? Quels flux peuvent être tracés ? Quelles institutions peuvent être saisies ? Quels documents peuvent être produits ? C’est précisément ici que la diaspora peut jouer un rôle inédit. Si des informations crédibles portent sur des mouvements de capitaux, des acquisitions immobilières, des placements, des sociétés, de l’or ou d’autres ressources naturelles, les citoyens vivant à l’étranger disposent d’un accès direct à des environnements institutionnels dans lesquels existent des mécanismes de déclaration, de contrôle, de lutte contre le blanchiment et d’identification des bénéficiaires effectifs. La diaspora ne doit donc pas devenir un tribunal parallèle. Elle doit devenir un laboratoire de documentation citoyenne. Tracer les patrimoines, sans faire justice soi-même. L’une des grandes erreurs serait de confondre investigation citoyenne et justice privée. La diaspora n’a pas vocation à condamner. Elle peut en revanche documenter. Elle peut vérifier les registres publics lorsque ceux-ci sont accessibles légalement. Elle peut rechercher les liens entre sociétés et bénéficiaires effectifs. Elle peut comparer les déclarations publiques avec les informations patrimoniales disponibles. Elle peut transmettre des éléments documentés aux administrations fiscales, aux autorités judiciaires ou aux organismes compétents. Cette démarche rejoint la logique développée par Pierre Bourdieu autour du capital social : une société ne se transforme pas uniquement grâce à ses institutions formelles, mais aussi grâce aux réseaux, aux compétences et aux ressources relationnelles dont disposent ses membres. La diaspora camerounaise possède un capital social transnational considérable. Elle compte des juristes, des fiscalistes, des journalistes, des économistes, des chercheurs, des ingénieurs, des banquiers, des experts-comptables, des fonctionnaires internationaux et des spécialistes de la conformité financière. Ce capital existe. La question est désormais de savoir si le Cameroun saura l’organiser. L’or et les pierres précieuses : passer de l’opacité à la traçabilité. Le cas des ressources minières est encore plus révélateur. L’or ne doit plus être pensé seulement comme une richesse extraite du sol camerounais. Il faut suivre toute la chaîne de valeur : extraction, collecte, transport, exportation, raffinage, commercialisation, paiement et bénéficiaire final. La même exigence vaut pour les pierres précieuses. La question fondamentale devient alors celle de la traçabilité. Qui extrait ? Qui achète ? Qui transporte ? Qui exporte ?
Mis à jour 14 août
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