La libération de Jean-Pierre Amougou Belinga et une justice qui ne renonce pas au visage de l’homme
Vincent Sosthène FOUDA milite pour une liberté provisoire de l’un des accusés dans l’affaire Martinez Zogo. Lire ici sa sortie : Alors que Jean-Pierre Amougou […]
ActuCamerounPar Armand Djaleuvendredi 21 août 2026 à 05:081 vues

Jean-Pierre Amougou Belinga devient Amougou Belinga l’accusé. Et l’accusé devient, dans une partie de l’imaginaire collectif, presque déjà le coupable. C’est précisément contre cette disparition du visage que je voudrais écrire. Non pas pour dire qu’il est innocent. Non pas pour dire qu’il est coupable. Mais pour poser une question beaucoup plus profonde, presque lévinassienne : Qu’arrive-t-il à une société lorsqu’elle cesse de voir le visage de celui qu’elle juge ? Emmanuel Levinas nous rappelle que le visage de l’autre résiste à toutes nos tentatives de le réduire à une catégorie. Le visage n’est pas seulement ce que l’on voit : il est ce qui nous oblige moralement. Et dans cette affaire, il faudrait peut-être commencer par cela : Regarder l’homme. Nous ne connaissons que le personnage Depuis plus de trois ans, Jean-Pierre Amougou Belinga est détenu dans le cadre de l’affaire Martinez Zogo. Aujourd’hui, ses avocats sollicitent à nouveau sa mise en liberté provisoire. La question est grave. Elle n’est pas celle de savoir si l’on aime ou si l’on déteste Amougou Belinga. Elle n’est même pas celle de savoir si son parcours personnel nous est sympathique. La question est beaucoup plus simple : La détention est-elle encore juridiquement nécessaire au déroulement du procès ? La liberté provisoire ne signifie pas l’acquittement. Elle ne signifie pas l’abandon des poursuites. Elle ne signifie pas que les accusations doivent être oubliées. Elle signifie simplement qu’un homme peut être jugé sans que sa détention préventive soit transformée, dans l’esprit du public, en commencement de condamnation. C’est là que la République doit retrouver son sang-froid. Il faut regarder l’homme derrière le patron Nous avons beaucoup parlé de Jean-Pierre Amougou Belinga comme patron. Beaucoup moins comme époux. Et pourtant, c’est peut-être dans cet espace privé, loin des plateaux de télévision, des titres de journaux et des cérémonies officielles, que se trouve une partie de l’homme que nous avons oublié. La presse publique et diverses sources présentent Jean-Pierre Amougou Belinga comme ayant eu trois épouses. Il y a Élisabeth Mbilingui, la première, celle qui appartient au commencement. Il y a Sarah Limunga Itambi, magistrate et Avocate générale à la Cour suprême. Et il y a Mélissa Étoundi Nsoé, ancienne journaliste et présentatrice de télévision, la plus exposée médiatiquement des trois. Trois femmes. Trois univers. Trois regards. Et peut-être trois portes d’entrée vers le même homme. Élisabeth : avant le pouvoir, il y avait l’homme Il y a d’abord Élisabeth. Elle est beaucoup moins présente dans l’espace médiatique. Et cette discrétion m’intéresse. Parce que l’histoire publique d’un homme commence rarement avec les caméras. Elle commence dans la poussière. Dans les difficultés. Dans les années où personne ne vous connaît. Dans les moments où vous n’avez encore ni pouvoir, ni fortune, ni titre à faire valoir. Le récit qui accompagne cette première épouse est celui d’une femme qui aurait connu Jean-Pierre Amougou Belinga avant sa réussite, avant l’empire médiatique, avant le Zomloa, avant les voitures et les palais du pouvoir. Elle aurait connu l’homme lorsqu’il marchait encore pieds nus. Je ne veux pas transformer ce récit familial en vérité judiciaire. Ce n’est pas mon propos. Mais sa portée sociologique est immense. Elle n’a pas rencontré le milliardaire. Elle a rencontré l’homme avant le personnage. Elle a connu celui qui n’avait encore rien à montrer. Et dans le récit familial qui lui est associé, elle occuperait également une place discrète dans la préservation des équilibres familiaux et traditionnels du clan. Voilà une dimension que les médias montrent rarement : Les hommes que la société croit connaître sont souvent portés par des femmes que la société ne regarde jamais. L’histoire officielle retient les titres. La mémoire familiale retient les commencements. Et parfois, celle qui était là lorsque l’homme n’avait rien demeure celle qui connaît le mieux la part de lui que la réussite n’a pas transformée. Sarah : l’homme face à la justice Puis il y a Sarah Limunga Itambi. Ici, nous entrons dans un autre monde. Sarah n’est pas seulement présentée comme épouse. Elle appartient à l’univers judiciaire. La Cour suprême du Cameroun la présente comme magistrat hors hiérarchie et Avocate générale auprès de cette haute juridiction. Cette réalité devrait nous faire réfléchir. Voici un homme poursuivi dans une affaire criminelle dont la vie conjugale croise l’univers même de la justice. Je ne tire de cette situation aucune conclusion judiciaire. Mais je refuse de faire comme si cette dimension humaine n’existait pas. Derrière l’accusé, il y a un époux. Derrière le justiciable, il y a un homme dont la vie privée est traversée par les institutions auxquelles il est aujourd’hui confronté. Et cela nous rappelle une vérité fondamentale : Un accusé n’est jamais seulement un accusé. Il est toujours aussi le père de quelqu’un, l’époux de quelqu’un, le fils de quelqu’un, l’ami de quelqu’un. La justice ne doit pas abolir ces dimensions. Elle doit seulement empêcher qu’elles viennent troubler l’établissement de la vérité. Mélissa : l’homme face au miroir médiatique Et puis il y a Mélissa Étoundi Nsoé. La plus visible. L’ancienne journaliste et présentatrice de Vision 4 devenue épouse de Jean-Pierre Amougou Belinga. Avec elle, nous retrouvons l’homme public. Celui que les caméras regardent. Celui dont les images circulent. Celui dont la vie privée devient parfois elle-même un spectacle. Et c’est ici que le paradoxe apparaît : Plus un homme est visible, moins nous sommes parfois capables de le voir. Nous croyons connaître celui que nous voyons partout. Mais nous ne connaissons que son exposition. Nous connaissons son image. Ses déclarations. Ses colères. Ses succès. Ses entreprises. Ses controverses. Mais nous ne connaissons pas nécessairement son visage. Trois femmes, trois regards, un même homme Élisabeth nous renvoie à l’homme d’avant la puissance. Sarah nous renvoie à l’homme confronté à l’institution. Mélissa nous renvoie à l’homme exposé au regard médiatique. Et moi, je voudrais réunir ces trois regards pour poser une question simple : Quel homme avons-nous réellement décidé de juger ? Parce qu’il y a une tentation terrible dans les sociétés contemporaines : transformer les personnes en personnages. Le personnage est beaucoup plus facile à juger que la personne. Le personnage est riche. Le personnage est puissant. Le personnage est arrogant. Le personnage est controversé. Le personnage possède des médias. Le personnage connaît des ministres. Le personnage fait peur. Mais la personne ? La personne doute. La personne souffre. La personne aime. La personne vieillit. La personne prie. La personne est aimée. La personne peut être abandonnée. La personne peut être injustement accusée. La personne peut aussi être coupable. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle doit être jugée comme une personne et non comme un personnage. L’homme qui, pendant la Covid 19, se souvint de sa mère Il y a un autre Jean-Pierre Amougou Belinga dont on parle beaucoup moins. Celui que les caméras ne savent pas raconter. Il faut revenir à 2020. Le monde entier avait peur. Les frontières se fermaient. Les hôpitaux étaient sous tension. Les familles tremblaient. Les gouvernements tâtonnaient. La science avançait dans l’incertitude. Au Cameroun, Mgr Samuel Kleda, alors archevêque de Douala, travaillait à partir de plantes médicinales sur une préparation destinée aux personnes présentant des symptômes de la Covid-19. C’est dans ce contexte qu’Amougou Belinga a apporté un soutien financier de 50 millions de francs CFA à l’initiative de Mgr Kleda. Des sources contemporaines rapportent que ce don devait contribuer à augmenter la production et à permettre la distribution gratuite de la préparation. Il faut être rigoureux : cela ne prouve évidemment ni son innocence dans l’affaire Martinez Zogo, ni l’efficacité médicale de la préparation. Mais cela révèle quelque chose de l’homme. Et il existe, autour de ce geste, un récit plus intime : celui d’un homme qui, dans cette période de peur, aurait pensé à sa mère. Je le rapporte comme un récit de mémoire, non comme une preuve judiciaire. Parce que la mémoire d’une mère appartient à une autre vérité que celle des tribunaux. Il y a des moments où la réussite sociale cesse de parler. L’argent cesse de parler. Le pouvoir cesse de parler. Il ne reste que la mémoire. La mémoire de celle qui vous a porté lorsque vous n’étiez encore personne. La mère qui vous a vu avant le costume. Avant la voiture. Avant le bureau. Avant les titres. Avant les caméras. Avant le pouvoir. Elle vous a connu lorsque vous étiez simplement son enfant. Et peut-être est-ce cela que nous oublions lorsque nous regardons aujourd’hui Jean-Pierre Amougou Belinga exclusivement comme le patron de L’Anecdote. Il y a eu un garçon avant le patron. Il y a eu un fils avant le chef d’entreprise. Il y a eu un homme avant le personnage. Et parfois, dans les grandes crises, le souvenir de la mère réveille le fils que la réussite sociale avait recouvert. On peut contester le remède sans nier le geste La préparation de Mgr Kleda a fait l’objet de controverses scientifiques. Son efficacité contre la Covid-19 n’a pas été démontrée selon les standards scientifiques établis à l’époque. Il faut pouvoir le dire. Mais il faut également pouvoir dire autre chose : On peut contester le remède sans nier le geste. On peut demander des essais cliniques sans effacer la solidarité. On peut être rigoureux scientifiquement sans devenir aveugle humainement. Et l’acte documenté demeure : un homme d’affaires a mis une somme importante à disposition d’une initiative religieuse destinée à soutenir des malades et à distribuer gratuitement une préparation. Ce n’est pas une preuve d’innocence. Mais c’est un morceau de son histoire. Et un homme n’est jamais constitué d’un seul morceau de son histoire. La rupture : et si vous vous trompiez ? C’est ici que je voudrais utiliser la logique de la défense de rupture. Non pas pour imiter Jacques Vergès, mais pour retourner le miroir vers la société. Vous accusez Amougou Belinga. Très bien. Mais êtes-vous certains de savoir ce que vous accusez ? Vous dites qu’il est puissant. La puissance est-elle une preuve ? Vous dites qu’il est riche. La richesse est-elle une preuve ? Vous dites qu’il est arrogant. L’arrogance est-elle une preuve ? Vous dites qu’il avait des relations. Les relations sont-elles une preuve ? Vous dites qu’il possédait un empire médiatique. Un empire médiatique constitue-t-il une preuve d’assassinat ? Alors revenons à la seule chose qui compte : Les preuves. Une déclaration de témoin peut être importante. Elle peut être troublante. Elle peut être accablante. Mais une déclaration n’est pas encore, à elle seule, la totalité de la vérité judiciaire. Elle doit être confrontée. Vérifiée. Mise en relation avec les autres éléments du dossier. Soumise au contradictoire. C’est cela, le procès. Et si nous étions en train de fabriquer un monstre ? Une société peut fabriquer des monstres. Elle le fait parfois en additionnant les défauts réels d’un homme jusqu’à lui attribuer les crimes qu’elle imagine compatibles avec ces défauts. Il est riche : donc il est capable de tout. Il est puissant : donc il commande tout. Il est dur : donc il est violent. Il est controversé : donc il est coupable. Il possède des médias : donc il contrôle la vérité. Et finalement, le raisonnement devient circulaire : Il est coupable parce qu’il ressemble au coupable que nous avons imaginé. C’est précisément contre cela que la justice doit se dresser. Le visage lévinassien contre le visage judiciaire C’est ici que Levinas devient essentiel. Le visage de l’autre n’est pas son portrait. Le visage est ce qui résiste à notre volonté de réduire l’autre à une définition. Nous voulons dire : « Il est homme d’affaires. » « Il est puissant. » « Il est arrogant. » « Il est milliardaire. » « Il est patron de presse. » « Il est accusé. » Et lorsque nous avons terminé cette liste, nous croyons avoir expliqué l’homme. Mais nous ne l’avons pas regardé. Nous avons seulement fabriqué une catégorie. Le visage, lui, résiste.
Mis à jour 21 août