Le difficile export de la musique camerounaise
Le Cameroun, terre de talents musicaux incontestés comme Manu Dibango ou plus récemment Libianca, peine à exporter ses artistes sur la scène internationale. Malgré un potentiel créatif et culturel riche,…
rfi.frjeudi 25 juin 2026 à 08:39

Le difficile export de la musique camerounaise Le Cameroun, terre de talents musicaux incontestés comme Manu Dibango ou plus récemment Libianca, peine à exporter ses artistes sur la scène internationale. Malgré un potentiel créatif et culturel riche, des freins structurels et l'absence de politique publique entravent leur essor. Revue de détail. Publié le : 25/06/2026 - 10:39Modifié le : 29/06/2026 - 15:17 Dans l'industrie musicale, l'export représente la diffusion et la vente d'œuvres d'artistes à l'étranger. Ce sujet était au centre des « Chantiers Musicaux du Cameroun », une recherche menée en 2024 par le Conseil Camerounais de la musique (CCM) avec l’appui de l’Institut français du Cameroun (IFC). « C’est toujours frustrant de savoir que la musique qui est faite à Maroua n’arrivera même peut-être pas sur les scènes de Douala, combien de fois à l’extérieur ? » déplore Didier Toko, Président du CCM, et également fondateur du Douala Music Art Festival (DOMAF). A travers l’histoire, des artistes camerounais ont marqué l’humanité. De Francis Bebey, Manu Dibango à Salatiel ou Libianca. Mais pourquoi ce « continent », « Afrique en miniature », malgré ses licornes musicales et sa diversité culturelle, peine à hisser ses talents locaux, comme têtes d’affiches sur les grandes scènes internationales, ou en top sur les plateformes de streaming ? Un potentiel mal exploité Ce n’est surtout pas le talent qui manque si le Cameroun est absent sur la scène des Flammes à Paris ou au concert du sommet Africa Forward à Nairobi. Un des constats du rapport des Chantiers Musicaux du Cameroun, est que la musique la plus écoutée du pays par exemple, est le mbolé. Virale sur les réseaux sociaux, elle fait danser les diasporas, les influenceurs, les stars du sport, de Pascal Siakam à André Onana, mais peine à embarquer d’autres publics. Pour Esther Naah, manager de l’artiste Cysoul, l’export doit commencer en studio, sur la direction artistique : « Pour percer ici, un artiste doit proposer un son qui parle aux Camerounais. Le défi ensuite sera, au bon moment, de proposer un son qui parle à d’autres cibles, sans égarer sa fan base locale. » Le rappeur Kocee, pense aussi qu’« il faut faire un son dont un DJ nigérian ou new-yorkais, peut facilement aligner le BPM avec d’autres hits ». Walter Ebelle, Directeur Général Cameroun du distributeur Keyzit, estime que « la musique proposée par les chanteurs pop A list, n’a toujours pas de nom qui puisse faciliter sa catégorisation en playlists ». Mais quelle que soit la direction artistique, faire écouter sa musique à un large public passe par des stratégies de promotion efficaces et cela a un coût. Des freins structurels Ce coût n’est pas accessible à tous, dans un pays où « la majorité des artistes, sont en production indépendante » explique Esther Naah. « Même les majors Universal Music Africa et Sony Music Afrique ont réorienté leur intervention sur de la distribution ou des accords de licence » ajoute-t-elle. Côté streaming, plusieurs entraves existent : « le coût élevé et l’instabilité d’internet ; la rémunération par écoute sur les plateformes majeures est souvent 3 à 4 fois moins qu'en Occident en raison de la faiblesse des revenus publicitaires sur notre territoire ; le taux de bancarisation reste faible, justifiant un fort taux d’abonnements gratuits » explique Davy Lessouga, auteur du livre L’économie numérique de l’industrie musicale: Le cas des pays d’Afrique subsaharienne francophone et senior manager chez le distributeur français Believe. Il y a aussi d’autres freins comme la gouvernance chaotique des droits musicaux depuis des décennies par les organismes de gestion collective. Le droit de la copie privée, créé pour compenser la reproduction et l’exploitation de la musique dans le cadre privé, « est collecté mais pas reversé par l’Etat aux artistes » dénonce Blaise Etoa, président d’ACTICC, le groupement des Acteurs des Industries Culturelles et Créatives du Cameroun. A cela s’ajoute le manque d’infrastructures, notamment les salles de concerts : « il faut que nos artistes soient habitués à jouer en live au pays dans de bonnes salles, à construire des spectacles, afin que ce soit plus facile pour eux d’être programmés dans des circuits officiels ici. Jouer dans les fêtes communautaires en diaspora ne doit pas être leur seule réalité » signale Vanessa Kanga, artiste et promotrice du Festival Afropolitain Nomade et de l’agence de booking H&H Consulting, à Montréal. Pour François Ducer Nouedoui, promoteur de Mastatik Records, producteur évènementiel programmant régulièrement des artistes camerounais dans des salles en France, comme les concerts de Ben Decca à l’Olympia ou Locko au Casino de Paris : « une des difficultés à remplir les salles, avec les artistes venus du pays, est que leur première cible est souvent un public immigré, qui n’avait pas forcément la culture d’aller à des concerts payants, qui est habitué aux quelques évènements de l’IFC ou aux shows presque gratuits des grandes multinationales. » Une faible diplomatie culturelle Malgré un environnement créatif dynamique, l’Etat camerounais peine à surfer sur les ICC (en général et la musique en particulier, comme outil de soft power pour porter son narratif sur l’échiquier global, là où des pays comme le Nigéria, le Bénin ou le Sénégal ont des politiques publiques plus claires, des fonds dédiés. « Il faut par exemple un bureau export qui facilite la mobilité des projets artistiques vers l’international ; il faut financer la formation derrière chaque métier de cette industrie » milite Didier Toko, président du CCM et directeur du DOMAF, dans une réalité où le financement de la culture dépend fortement de la coopération étrangère. Pour Steevy, journaliste et chroniqueur musical sur sa chaine YouTube MusicFeelings, « il y a un grave problème dans la manière dont le Cameroun gère la culture et les artistes. Il n’y a même pas eu d’hommage national à Manu Dibango, lui qui a exporté la musique Camerounaise si loin.» Malgré les difficultés, et avec une prise de conscience claire des protagonistes, on peut espérer retrouver les artistes camerounais sur les scènes et dans les charts internationaux. NewsletterRecevez toute l'actualité internationale directement dans votre boite mail Suivez toute l'actualité internationale en téléchargeant l'application RFI
Mis à jour Il y a 6j