Le jour où l’État a failli lire sa propre mort à la CRTV (OPINION)
L’anecdote relayée par le journaliste Polycarpe Essomba possède la saveur douce-amère des vaudevilles tropicaux. Un homme, armé d’un simple pli fermé et d’une audace messianique, franchit les portes du temple de la télévision d’État (CRTV) pour y faire lire la nomination d’un vice-président et d’...
Cameroun Actuel - Portail d'information sur l'actualité au Cameroun — feedPar Cameroun Actueljeudi 25 juin 2026 à 06:33

L’anecdote relayée par le journaliste Polycarpe Essomba possède la saveur douce-amère des vaudevilles tropicaux. Un homme, armé d’un simple pli fermé et d’une audace messianique, franchit les portes du temple de la télévision d’État (CRTV) pour y faire lire la nomination d’un vice-président et d’un nouveau gouvernement. Par Cyrille Tchamba L’affaire prête à sourire. Elle devrait plutôt faire frémir. Car derrière le burlesque de ce fait divers se cache le symptôme d’un mal bien plus profond : la désacralisation absolue de l’autorité de l’État. Ce quidam n’est pas un fou isolé. Il est le produit d’une époque. Depuis plus d’une décennie, le Cameroun traverse une zone de fortes turbulences dans la gestion de ses affaires publiques. La prolifération des « hautes instructions », répercutées à longueur de colonnes par le Secrétariat Général de la Présidence, a fini par installer un climat de suspicion généralisée. Quand la signature officielle devient un objet de doute, quand les ministres et directeurs généraux n’y accordent plus qu’un crédit poli mais distant, c’est le cœur même de la machine républicaine qui s’enraye. L’affaire de cet officier général, conseiller spécial du chef de l’État, englué dans un imbroglio de faux documents et de passe-droits avec des « petites frappes » de couloir, achève de dessiner le tableau. Le général crie au sabotage, les faussaires maintiennent leur version, et au milieu de ce tumulte, des citoyens circulent avec de vraies autorisations issues d’un faux canal. Dès lors, une question s’impose, froide et clinique : que vaut désormais le sceau de l’État ? Nous sommes entrés dans l’ère du faux authentique. Des titres fonciers s’annulent et se réhabilitent dans le secret d’un après-midi, le même terrain vendu trois fois avec trois vrais papiers. De faux médecins opèrent dans de vrais hôpitaux, des avocats de pacotille plaident devant de vrais magistrats, et jusqu’au pas de nos portes, de faux agents de recensement viennent évaluer le butin de leurs prochains cambriolages. Nos diplômés partent avec de vrais diplômes, et on les rétrograde à l’étranger comme s’ils étaient faux, parce que tant de faux sont passés avant eux. Le vrai ne protège plus. Le faux ne surprend plus. Comment en sommes-nous arrivés là ? La réponse tient en une formule : quand la politique abdique, le Chaos s’installe. En abandonnant les circuits traditionnels de la rigueur administrative au profit des réseaux d’influence, des courtisans de l’ombre et de l’opacité, l’État a lui-même ouvert la boîte de Pandore. Lorsque le pouvoir donne l’impression d’être négociable au plus offrant ou accessible par des raccourcis mystérieux, il ne faut pas s’étonner que des aventuriers tentent de braquer l’histoire un soir de journal télévisé. À la CRTV, un quidam a voulu lire un faux gouvernement avec un vrai sceau. Dans l’Est, à Bétaré-Oya, c’est l’inverse : le vrai or sort, et l’État ne le voit plus. Quinze tonnes comptées à Dubaï, vingt-deux kilos déclarés à Yaoundé. Le ministre des Mines l’avouait lui-même en décembre dernier. Ce n’est plus de la contrefaçon, c’est une hémorragie. Quand l’État ne sait plus compter son or, comment s’étonner qu’un faussaire veuille compter ses ministres ? Certains à Yaoundé murmurent autre chose : et si le Chaos n’était pas venu seul ? Et si on l’avait laissé entrer, justement pour que plus jamais personne ne croie à ce qui sort du palais, même quand c’est vrai ? Aventurier ou instrument, le résultat est identique. Le sceau ne protège plus personne. Ni le Président, ni le citoyen. Face à cette déliquescence, la colère ou la complainte sont inutiles. Il faut une boussole pour l’avenir, et des pistes concrètes pour restaurer le sens du sacré. Il faudra d’abord éteindre, définitivement, l’ère des décrets portés sous le bras. L’authentification des actes présidentiels doit passer par des protocoles numériques cryptés et infalsifiables, avec une traçabilité absolue. Un document officiel ne doit plus valoir par le papier qui le porte, mais par la clé numérique qui le certifie. Il faudra ensuite que la salubrité publique pénètre les sanctuaires de l’ombre. Qu’ils soient secrétaires, conseillers ou officiers généraux, ceux qui monnayent l’accès au Chef ou falsifient sa volonté doivent être exposés et sanctionnés avec une rigueur historique. La justice doit faire la purge des circuits de l’influence. Il faudra enfin que l’État réhabilite la confiance publique en lançant un grand audit des Ordres nationaux, une vérification systématique des fichiers des professions à haut risque : la médecine, le barreau, l’ingénierie. Le nettoyage doit être radical pour extirper les imposteurs des structures officielles. L’épisode de la CRTV est un avertissement sans frais. Le Cameroun a frôlé une catastrophe institutionnelle non pas parce que le faussaire était génial, mais parce que le système est devenu perméable à l’absurde. Si rien n’est fait pour réhabiliter la majesté du sceau républicain, le Chaos ne viendra plus sous les traits d’un quidam solitaire, mais sous la forme d’un effondrement global. Il est temps de remettre l’État à l’endroit.
Mis à jour 25 juin