Les Lionnes gagnent pour le Cameroun, mais chantent pour Eto’o : la dérive d’une sélection nationale
Dans une analyse sobre, le journaliste camerounais BBlaise Etongtek, « le président de la FECAFOOT est un responsable institutionnel. Il peut être félicité. Il peut être […]
ActuCamerounPar Armand Djaleulundi 10 août 2026 à 13:30

Et puis, au moment où tout le monde attendait les images classiques de la victoire, les remerciements au peuple camerounais, la joie autour du drapeau national, les filles ont décidé de nous servir un autre scénario. Elles ont chanté à la gloire de Samuel Eto’o. Là, franchement, même le VAR a dû demander une explication. Parce que le Cameroun venait de battre le Nigeria. Pas la FECAFOOT. Le Cameroun venait de se qualifier pour une demi-finale. Pas Samuel Eto’o. Le Cameroun venait de gagner son billet pour la Coupe du monde. Pas le président de la FECAFOOT. Alors une question toute simple se pose : pourquoi, dans un moment aussi symbolique, la première référence devient-elle le président de la Fédération ? Il faut reconnaître une chose à Samuel Eto’o. L’homme possède désormais un talent assez rare : il réussit à apparaître dans presque tous les épisodes du football camerounais, même lorsque le ballon ne lui appartient pas. Il faut presque commencer à vérifier les feuilles de match. Cameroun-Nigeria. Buteuses : les Lionnes. Passeuses : les Lionnes. Qualification : les Lionnes. Homme du match : Samuel Eto’o ? On plaisante, évidemment. Mais derrière la plaisanterie, il y a un vrai problème. Le football national appartient d’abord aux joueurs et aux joueuses qui portent le maillot vert-rouge-jaune. Il appartient au peuple camerounais. Il appartient à l’histoire de la sélection. Le président de la FECAFOOT est un responsable institutionnel. Il peut être félicité. Il peut être soutenu. Il peut même être apprécié par les joueuses. Mais lorsqu’une sélection nationale gagne, le premier nom qui devrait sortir de sa bouche devrait être celui du Cameroun. C’est aussi simple que cela. Parce que le maillot n’est pas floqué « Samuel Eto’o ». Il est floqué « Cameroun ». Et c’est là que cette scène devient particulièrement intéressante. Depuis quelque temps, une partie du football camerounais donne parfois l’impression d’avoir changé de logiciel. Avant, quand une équipe gagnait, on disait : « Vive le Cameroun ! » Aujourd’hui, on pourrait presque entendre : « Vive le Cameroun… et surtout merci au président ! » Demain, après une victoire 1-0, il faudra peut-être remettre un trophée au président de la FECAFOOT avant de remettre le ballon à la buteuse. Il faut même envisager une nouvelle règle. Article 1 : toute victoire camerounaise doit être célébrée. Article 2 : toute célébration doit obligatoirement comporter une minute de remerciements au président. Article 3 : en cas de qualification pour une finale, les joueuses devront peut-être faire trois tours de terrain en chantant son nom. On rigole. Mais le sujet est sérieux. Car une équipe nationale ne doit pas devenir une équipe de supporters d’un dirigeant. Les Lionnes sont des joueuses professionnelles. Elles représentent une nation. Elles doivent pouvoir exprimer leur joie comme elles le souhaitent. Mais lorsqu’elles chantent publiquement à la gloire du président de la Fédération dans un moment où elles viennent d’accomplir un exploit historique, cela produit forcément un malaise chez une partie du public. Pourquoi ? Parce que la frontière entre reconnaissance et personnalisation devient très mince. Remercier un dirigeant, c’est une chose. Transformer la victoire de toute une nation en hommage personnel à un dirigeant, c’en est une autre. Et le problème devient encore plus sensible lorsqu’on connaît les tensions qui entourent depuis plusieurs années la gestion du football camerounais. La FECAFOOT et son président occupent une place centrale dans les débats autour des sélections nationales. Les conflits institutionnels, les polémiques, les sorties médiatiques et les batailles d’influence ont régulièrement accompagné l’actualité du football camerounais. Alors, dans ce contexte, voir une sélection féminine célébrer une qualification en chantant le nom du président fédéral ne peut pas être regardé comme une simple petite chanson innocente. Le symbole est puissant. Et les symboles, dans le football camerounais, ont souvent une longue vie. Il faut aussi éviter une autre erreur. Critiquer cette scène ne signifie pas détester Samuel Eto’o. Ce serait trop facile. Samuel Eto’o reste l’un des plus grands footballeurs de l’histoire du Cameroun. Il a marqué le football africain et mondial. Il a porté le maillot national pendant des années. Il a inscrit 56 buts avec les Lions Indomptables et reste le meilleur buteur de l’histoire de la sélection masculine camerounaise. Son parcours mérite du respect. Mais justement. Parce qu’il est Samuel Eto’o, il devrait être le premier à comprendre qu’une équipe nationale est plus grande que la personne qui dirige momentanément sa Fédération. Le Cameroun existait avant Samuel Eto’o. Le Cameroun existera après Samuel Eto’o. Les Lionnes existaient avant son arrivée à la FECAFOOT. Elles continueront d’exister après son départ. C’est cela, la différence entre une institution et un individu. Le président passe. La Fédération passe. Les entraîneurs passent. Les joueuses passent. Mais le maillot reste. Le drapeau reste. Le peuple reste. Le Cameroun reste. Et c’est justement pour cette raison que les Lionnes doivent être félicitées pour leur victoire, tout en posant une petite question sur leur célébration. Parce que si elles avaient chanté : « Vive le Cameroun ! » Personne n’aurait trouvé cela étrange. Si elles avaient chanté :
Mis à jour 10 août