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Nécrologie : décès de l’enseignant Kédé Roubaïr

Dans un texte parvenu à notre rédaction, Vincent Sosthène Fouda rend un vibrant hommage à ce dernier.   MONSIEUR Kédé Roubaïr : L’ÉCOLE QUI SAVAIT […]

ActuCamerounPar Armand Djaleuvendredi 9 octobre 2026 à 10:141 vues
Il y a des morts qui nous rappellent la fragilité de la vie. Et puis il y a ceux qui nous obligent à regarder derrière nous, non pas pour nous enfermer dans la nostalgie, mais pour mesurer ce que nous sommes devenus, le rétroviseur permet alors un dépassement ou tout simplement une façon de bien s’insérer dans la circulation de la vie. La disparition de Monsieur Kédé Roubaïr, notre professeur d’allemand au Lycée Classique et Moderne de Sangmelima dans les années 1989-1998 pour les plus jeunes, appartient à cette seconde catégorie. L’annonce de sa disparition, faite par notre camarade Apollinaire Koumba, lui-même professeur d’Allemand dans cet établissement qui nous a vu nous forger a immédiatement réveillé une mémoire commune. Celle d’une génération d’élèves des années 1990. Une génération qui a connu une certaine école, une certaine discipline, une certaine conception de l’autorité, mais aussi une certaine manière d’aimer les élèves et de croire en leurs possibilités. Avec Monsieur Kédé Roubaïr, c’était un autre style, une autre méthode, une autre façon d’enseigner et surtout d’inculquer l’allemand. Il ne donnait jamais le sentiment de nous imposer l’effort. Il nous y conduisait. Sans bruit, sans démonstration excessive, presque sans que nous nous en rendions compte, nous nous retrouvions progressivement plongés dans la langue allemande. Il avait cette manière bien à lui de nous amener à travailler davantage, à écouter davantage, à comprendre davantage. Il savait transmettre. Et cette capacité, aujourd’hui que je suis moi-même professeur de sciences politiques et de sociologie, je la mesure autrement. Enseigner n’est pas seulement posséder un savoir. Enseigner, c’est savoir créer les conditions dans lesquelles l’autre accepte de faire l’effort d’apprendre. Monsieur Kédé le savait intuitivement. Sa méthode était indissociable de sa personnalité. Sa voix douce, fluette, presque lancinante, avait quelque chose de singulier. Elle captait l’attention. Elle installait la sérénité. Elle créait cet espace intérieur dans lequel l’élève pouvait entendre, comprendre et retenir. Là où certains enseignants occupaient la classe par le bruit, Monsieur Kédé l’occupait par la présence. Là où d’autres imposaient l’effort, lui savait donner envie de l’effort. Son collègue Monsieur Messina Andela, dit Pépito, avait une autre manière d’enseigner. Plus volcanique, plus sonore, parfois capable de faire trembler les murs. C’était un excellent pédagogue. Mais Monsieur Kédé était différent. Il était une mer d’huile. Et nous, les élèves, avions compris très tôt cette différence. À chaque rentrée, dans la cour du lycée, une question revenait comme une prière : « Pourvu que nous ayons Monsieur Kédé cette année ! » Ce n’était pas un jugement contre un autre professeur. C’était simplement la reconnaissance instinctive d’une pédagogie qui nous convenait. Avec lui, même la déclinaison allemande la plus difficile semblait devenir accessible. Nous n’avions pas peur de nous tromper. Nous avions envie d’essayer. Et derrière ce calme apparent se cachait une exigence véritable. Ceux qui l’ont connu savent que lorsqu’il se mettait en colère, sa colère était réelle. Mais elle n’était jamais une colère de destruction. C’était, avec le recul, une colère de père. La colère de celui qui veut voir ses enfants réussir. C’est peut-être cela qui explique que tant d’années après, ses anciens élèves parlent encore de lui avec reconnaissance. Akoa Georges Camille, Essomba Éric, Appolinaire Koumba et tant d’autres portent chacun une parcelle de cette mémoire. Apollinaire Koumba, qui excellait en allemand dans notre génération, avait déjà l’esprit en Allemagne alors que son corps était encore au Cameroun. Monsieur Kédé avait contribué à ouvrir cette fenêtre. Notre génération était nombreuse : Véronique Akamba Mvele, Marie Madeleine Mbarga Oyoa, Vincent Sosthène Fouda, Apollinaire Koumba, Christian Enene, Guy René Omenguele, Cerezo, Pardo Essomba, Félicité Assako, Valérie Meyo, Tuduc Nkoudou, Liliane Ngbwa, Fredy Medjo, Georges Camille Akoa, et tant d’autres. Nous étions jeunes. Nous avions nos rêves, nos amitiés, nos premiers émois, nos ambitions et nos maladresses. Le lycée, c’était aussi Alphonsine Ntsama, Abou’ou Aka’a, Nicole Mpilé, Mireille Belibi, alias Tsanga, Chantal Ebodé, et ces jeunes pousses dont certaines allaient, elles aussi, trouver leur chemin. Monsieur Kédé appartenait à cette géographie humaine. Il y avait chez lui quelque chose qui dépassait le programme scolaire. Il nous parlait de Goethe, de la littérature allemande, de l’histoire et de la civilisation. Il savait faire dialoguer la langue avec la culture, les textes avec leur époque, les mots avec l’histoire des hommes. Il pouvait nous conduire de la littérature aux grands événements qui avaient façonné l’Allemagne et l’Europe, nous faisant comprendre qu’apprendre une langue, c’est aussi entrer dans la mémoire, les débats et les blessures du monde qui l’a portée. Et puis, un jour, nous avons découvert qu’il parlait éton. Nous qui l’avions parfois imaginé allemand, nous découvrions qu’il était profondément Camerounais. Cette découverte nous avait amusés, mais elle nous avait aussi enseigné quelque chose d’essentiel : on peut ouvrir les fenêtres du monde sans perdre la maison dans laquelle on est né.
Mis à jour 9 oct.
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