Rigueur et moralisation : 44 ans après, le grand écart camerounais
En 1982, Paul Biya promettait « rigueur et moralisation ». 44 ans plus tard, le Cameroun affiche un score de corruption de 26/100 et une dette de plus de 15 000...
Cameroun,Cameroon Camer.be, l'information claire et nette::Cameroun,Cameroon,CAM — rssPar Paul Moutilajeudi 5 novembre 2026 à 15:321 vues

En 1982, Paul Biya promettait « rigueur et moralisation ». 44 ans plus tard, le Cameroun affiche un score de corruption de 26/100 et une dette de plus de 15 000 milliards FCFA. Le slogan a survécu, pas la promesse. Le slogan qui a fondé un régime Novembre 1982. Ahmadou Ahidjo démissionne après vingt-deux ans de pouvoir. Paul Biya, son Premier ministre, lui succède. Le nouveau président se présente comme « l'homme du Renouveau ». Il promet une rupture. Trois piliers, dit-il, structureront son magistère : « rigueur dans la gestion économique, moralisation des comportements et décongestion de l'État ». Rigueur. Le mot signifie alors gestion saine, transparente, économe des deniers publics. Moralisation. Le mot signifie assainissement des mœurs politiques, lutte contre la corruption, le laxisme, les anti-valeurs. Pendant des années, le slogan est répété. Il orne les discours, les éditoriaux du parti, les cérémonies officielles. Il devient une marque de fabrique. Une promesse identitaire. Quarante-quatre ans plus tard, le 6 novembre 2026, le RDPC s'apprête à célébrer l'anniversaire. Dans sa circulaire, le secrétaire général appelle à « réenchanter » le Renouveau et à « réinitialiser ses codes ». Le vocabulaire est celui de la réparation. Pas de la célébration triomphale. Comme un aveu. Ce que les chiffres disent de la « rigueur » La rigueur, c'était d'abord une promesse budgétaire. Gérer l'argent public comme celui d'une famille prudente. Éviter le gaspillage. Ne pas laisser filer la dette. À fin mars 2026, la dette publique camerounaise atteignait 15 416 milliards de FCFA, selon la Caisse autonome d'amortissement, soit 44,3 % du PIB. Le service de la dette, sur le seul premier trimestre, s'élevait à 747,5 milliards FCFA. Les intérêts, pour l'année, représentent 532,5 milliards. Un économiste camerounais, Louis-Marie Kakdeu, cité par AllAfrica, résume la contradiction : « 85,8 % du service cumulé au premier semestre 2026 a été consacré au principal seul ». Autrement dit, l'État rembourse, mais ne finance plus rien. Les routes s'effritent. Les hôpitaux manquent de médicaments. Les écoles n'ont pas de tables. La rigueur, dans les discours de 1982, devait empêcher cela. Dans les faits de 2026, elle ne l'a pas empêché. La moralisation, ou l'histoire d'un effondrement La moralisation, c'était la promesse plus ambitieuse encore. Celle de changer les comportements. De faire de la chose publique une affaire sacrée. De punir les prévaricateurs. De donner l'exemple. Le constat d'aujourd'hui est documenté. Le Cameroun se classe au 142e rang mondial sur 182 pays pour la corruption, avec un score de 26 sur 100, selon les données citées par AllAfrica. Ce n'est pas une opinion. C'est un indicateur international. Le Dr Richard Makon, universitaire et observateur politique, va plus loin. Dans une analyse de décembre 2025, il parle d'« effondrement moral généralisé ». « À la promesse de la rigueur et de la moralisation, un effondrement moral généralisé s'est produit », dit-il. « L'immoralité, la corruption, la prostitution, la criminalité sont devenues la norme ». Le jugement est sévère. Il n'est pas isolé. En octobre 2026, à deux semaines du 44e anniversaire, le journal officiel du parti, L'Action, reconnaissait lui-même que « les convictions sont ébranlées par les désillusions, les épreuves et les déboires en tous genres » et qu'il faut « un moral à toute épreuve pour rester fidèle aux options de départ du Renouveau ». Quand le média du parti utilise ce vocabulaire, ce n'est plus une critique de l'opposition. C'est un constat interne. Les scandales de 2026 : la moralisation rattrapée par le réel Les affaires récentes donnent à ce constat une chair concrète. En janvier 2026, une tentative de corruption secoue la prison centrale de Kondengui, à Yaoundé. Jean-Pierre Amougou Belinga, homme d'affaires incarcéré, aurait fait sortir près de 300 millions de FCFA de l'établissement. Une note classée « rouge confidentiel » adressée au président de la République par les renseignements évoque des détournements massifs. En février 2026, Jeune Afrique et le Timbuktu Institute révèlent un contrat de 21,4 milliards FCFA pour l'installation de lampadaires solaires, attribué sans appel d'offres, impliquant Ferdinand Ngoh Ngoh, ministre d'État, secrétaire général de la Présidence. En octobre 2026, Jeune Afrique documente une enquête du Tribunal criminel spécial sur un présumé détournement de dizaines de milliards de FCFA de carburant par la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Une quarantaine de policiers sont sous les verrous. L'enquête, selon le magazine, « pourrait remonter jusqu'au sommet » comprendre : jusqu'au délégué général à la sûreté nationale, Martin Mbarga Nguélé. À ces affaires s'ajoutent des pratiques documentées par la Chambre judiciaire de la Cour suprême lors de la rentrée judiciaire de février 2026 : corruption dans la délivrance des titres fonciers au ministère des Domaines et des Affaires foncières. Et, plus largement, un système d'impunité que résume AllAfrica : « La corruption détourne les fonds. L'impunité protège les auteurs ». Le mot et la chose Il ne s'agit pas de dire que rien n'a été fait. Le Cameroun a créé un Tribunal criminel spécial, une Commission nationale anti-corruption, un programme de lutte contre la corruption. Des fonctionnaires sont poursuivis. Des ministres ont été inquiétés par le passé. Mais il y a une différence entre punir des lampistes et changer un système. Entre afficher une volonté et la traduire dans les faits. Entre prononcer le mot « moralisation » et l'appliquer à ceux qui détiennent le pouvoir. Le Dr Makon le formule sans détour : « À chaque fois que l'ordre gouvernant a fait une promesse ou formulé un vœu, c'est exactement le contraire qui est advenu ». C'est une généralisation. Elle est contestable. Mais elle trouve un écho dans les chiffres, dans les scandales, dans le vocabulaire même du parti qui parle désormais de « réenchanter » ce qui a été désenchanté. « À chaque fois que l'ordre gouvernant a fait une promesse ou formulé un vœu, c'est exactement le contraire qui est advenu ». C'est une généralisation. Elle est contestable. Mais elle trouve un écho dans les chiffres, dans les scandales, dans le vocabulaire même du parti qui parle désormais de « réenchanter » ce qui a été désenchanté. Quarante-quatre ans après, « rigueur et moralisation » n'est plus un programme. C'est un mausolée verbal. Un slogan qu'on visite les jours d'anniversaire, avec des gerbes et des discours, mais qui ne gouverne plus rien. La question n'est pas de savoir si Paul Biya a trahi ses promesses de 1982. La question est de savoir si le Cameroun peut encore les entendre. Et si quelqu'un, un jour, aura le courage de les prendre au sérieux. Qu'est-ce que la « rigueur et la moralisation » au Cameroun ?C'est le slogan lancé par Paul Biya en 1982, quand il est arrivé au pouvoir. « Rigueur » voulait dire bien gérer l'argent public. « Moralisation » voulait dire lutter contre la corruption et changer les comportements des dirigeants. Pourquoi en parle-t-on 44 ans après ?Parce que le 6 novembre 2026 marque le 44e anniversaire de l'accession de Paul Biya au pouvoir. Et parce que beaucoup de Camerounais constatent que les promesses de 1982 ne sont pas tenues : la corruption continue, la dette augmente, les scandales se multiplient. Est-ce que la corruption a diminué au Cameroun ?Selon les indicateurs internationaux, non. Le Cameroun est classé 142e sur 182 pays avec un score de 26/100. C'est un score faible. Quels sont les scandales récents ?Il y a l'affaire des sacs d'argent à la prison de Kondengui (300 millions FCFA), le contrat des lampadaires solaires de 21,4 milliards attribué sans appel d'offres, et l'enquête sur le détournement de carburant de la police, qui implique des dizaines de milliards. Le gouvernement reconnaît-il ces problèmes ?Le journal officiel du parti, L'Action, reconnaît que les convictions sont « ébranlées » et qu'il faut « réenchanter » le Renouveau. C'est une forme d'aveu, même si le gouvernement ne parle pas de « faillite ». Qu'est-ce que ça change pour les Camerounais ordinaires ?La dette, c'est de l'argent qui ne va pas aux routes, aux hôpitaux, aux écoles. La corruption, c'est de l'argent qui disparaît. Quand la rigueur n'est pas appliquée, ce sont les services publics qui en souffrent.
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