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Sérail : le carnet du capitaine Effoudou, le dernier livre des créatures régnant

« Il faut peut-être commencer par le titre : Le Carnet du capitaine Effoudou. Nous sommes devant quelque chose qui dépasse la guerre des clans, les […]

ActuCamerounPar Armand Djaleujeudi 13 août 2026 à 13:501 vues
Sérail : le carnet du capitaine Effoudou, le dernier livre des créatures régnant
Pendant plus d’un demi-siècle, nous avons commis une erreur fondamentale : nous avons toujours regardé au mauvais endroit. Nous avons fixé le Palais de l’Unité, les décrets de nomination du journal de 17 heures, les discours ritualisés, les remaniements et le spectacle d’une opposition parfois capturée. Mais dans un système qui a fait de la feinte et du mimétisme néocolonial ses règles de gestion, le véritable pouvoir réside dans l’architecture invisible. Il s’épanouit dans la pénombre des cabinets, le secret des services, les réseaux de dépendance et les conversations parallèles. Il habite chez ceux qui savent avant les autres, ceux qui filtrent la décision, ceux qui savent qui appeler, et dont le nom n’apparaît jamais dans les journaux, sur les réseaux sociaux ou à la télévision — précisément parce qu’ils sont payés pour nous tromper, alors que leur influence est considérable et que ce sont eux qui gèrent réellement le pays. Le Deep State désigne cette couche informelle : des réseaux de fidélité, des féodalités administratives et des circuits d’information qui vivent derrière les institutions officielles et dictent leur fonctionnement. Nous avons voulu singer la République ; nous avons hérité d’une usine à fabriquer de l’ombre. Martinez Zogo L’assassinat du journaliste Martinez Zogo constitue l’illustration clinique du Deep State parvenu à sa phase d’autodestruction. Si l’on suit la grille de lecture offerte par les révélations du capitaine Effoudou, ce crime prend les formes d’une opération d’ingénierie politique mûrement réfléchie : il s’agissait d’instrumentaliser un journaliste, de le gaver d’informations explosives pour faire monter la tension contre un homme d’affaires, puis de l’éliminer par un commando afin de déclencher une redistribution brutale du pouvoir au sommet. Dans ce théâtre d’ombres, le meurtre devient un instrument de purge politique. Des figures ministérielles majeures — Louis Paul Motazé, Laurent Esso —, des magnats financiers comme Jean-Pierre Amougou Belinga et la direction même des services de renseignement à travers Maxime Eko Eko se retrouvent intriqués dans la même toile. Ce drame révèle la manière dont le Deep State substitue le récit médiatique au travail de justice. Les réseaux sociaux s’enflamment, la foule numérique condamne, l’opinion est saturée de haine et le récit public remplace l’enquête. Pendant ce temps, la vraie bataille se déroule autour des traces matérielles : qui possède les relevés téléphoniques ? Qui contrôle les bandes de géolocalisation ? Qui peut faire disparaître les preuves ? Le sommet du vertige est atteint lorsque l’affaire arrive sur le bureau présidentiel. L’argument glissé au chef de l’État résume à lui seul la capture du pouvoir : « Si Amougou Belinga est libéré, il y aura des émeutes. » La vérité judiciaire est balayée par la fabrication de la menace. En manipulant la perception du danger, ceux qui contrôlent l’information enferment le président dans une décision qu’il croit prendre librement. Celui qui maîtrise le récit qui parvient au prince détient la réalité du pouvoir. Dans notre pays saturé de bruit et incapable d’archiver sa propre histoire, le récit virtuel a remplacé l’enquête. Les réseaux sociaux s’enflamment, la foule réclame du sang et la justice populaire devance l’instruction. Pourtant, la question centrale demeure matérielle : qui détient les traces numériques ? Qui contrôle les bandes de géolocalisation ? Qui peut caviarder la preuve ? Car dans notre système, celui qui fabrique la narrative contrôle l’opinion, et celui qui contrôle l’opinion tente d’imposer sa loi au souverain. C’est ici que le carnet prend toute sa densité historique. Après 43 ans au pouvoir, Paul Biya demeure paradoxalement un homme méconnu au-delà de son image officielle, de quelques anecdotes éparses… Que savons-nous réellement de sa pensée, de ses interlocuteurs réels et de ce qui se passe derrière le dispositif présidentiel ? Cette opacité, doublée d’un retrait physique du théâtre national et de séjours prolongés à l’InterContinental de Genève, a fini par poser la question centrale de notre siècle : comment Paul Biya peut-il encore être le maître d’un système qui fonctionne depuis si longtemps à côté de lui… et sans lui ? Lorsqu’un État fonctionne sans Conseil des ministres régulièrement réuni — le dernier d’entre eux remontant à 2011 —, la souveraineté cesse d’être une pratique démocratique pour devenir une affaire de passeurs de dossiers et de marchands d’influence. Qui informe le prince ? Qui prépare le papier ? Qui parle en son nom ? Cette interrogation sur la nature du pouvoir biyaïste éclaire d’un jour singulier la formule attribuée au chef de l’État lors des crises nationales : « Nous avons vaincu le maquis, ce n’est pas le Boko Haram qui va nous dépasser. » Dans le vocabulaire d’un pouvoir qui a érigé Machiavel en manuel d’administration, le mot le plus lourd de sens est ce « nous ». De quel « nous » s’agit-il ? Du peuple camerounais ? De l’armée ? Ou de la continuité historique d’un appareil d’État répressif, légué par l’ordre colonial français pour pacifier les nationalistes et protéger les petits privilèges d’une élite comprador ? En se revendiquant de la victoire sur les martyrs de l’indépendance, le système dévoile son ADN : celui d’un pouvoir d’occupation intérieure qui traite ses propres citoyens comme des cibles de guerre psychologique. Qui Peut les Arrêter? Qui a le pouvoir d’arrêter ces créatures du Deep State ? C’est peut-être la question la plus importante de ce récit. Après les noms, les réseaux, les accusations, les révélations et les arrestations spectacles : qui a aujourd’hui le pouvoir d’arrêter ces acteurs de l’ombre ? Si ces hommes disposent réellement de réseaux ramifiés dans le renseignement, l’administration, les médias, les télécommunications, la justice et les réseaux sociaux, qui peut encore s’interposer ? Le président de la République ? La justice ? Le Parlement ? L’armée ? Lorsque chaque institution dépend, à un degré ou à un autre, des mêmes circuits d’information filtrés et des mêmes féodalités enracinées par le temps, nous touchons au cœur du drame camerounais : le pouvoir officiel conserve le titre et les dorures, tandis que le pouvoir réel circule ailleurs. Si le président dispose constitutionnellement du pouvoir de nommer et de révoquer, mais que la réalité politique qu’on lui présente est fabriquée de toutes pièces par ceux qui l’entourent, Paul Biya a-t-il encore la capacité d’arrêter ceux qui agissent dans l’ombre de son propre nom avec sa « délégation de signature » ? Un État ne se mesure pas à ses décrets. Qui contrôle encore ceux qui contrôlent ? La nuit des longs couteaux pour le pouvoir vacant Rien n’illustre mieux ce vertige d’un pouvoir découplé de la réalité que l’actualité de ce mois d’août 2026. L’absence inédite du chef de l’État — invisible de l’espace public depuis soixante-cinq jours suite à ce départ nébuleux vers la Suisse le 7 juin dernier — a transformé la République en un théâtre d’ombres. À 93 ans, le corps physique du président s’est évaporé dans les couloirs de l’hôtel InterContinental de Genève, mais son corps administratif continue étrangement de produire des décrets estampillés « Fait à Yaoundé », comme si la machine tournait à vide, obéissant à une inertie spectrale. Ce n’est plus l’homme qui gouverne ; c’est le Deep State qui administre le vide. Nous ne sommes plus seulement dans la gestion d’une fin de règne : nous sommes entrés dans le temps vertigineux du pouvoir vacant. Un pouvoir où l’absence physique au sommet libère toutes les féodalités, où l’impossibilité de constater la vacance constitutionnelle devient le dernier refuge de ceux qui profitent du chaos, et où tout est désormais possible — du coup d’État de palais à la panique administrative. Les démentis du gouvernement sur les rumeurs d’hospitalisation ou les malaises de la fête du 20 mai ne rassurent plus personne : ils ne sont que le bruissement d’une caste paniquée face à la fin de son propre monde. Dans ce « pilotage automatique », l’absence d’un vice-président et l’incapacité constitutionnelle entretenue exacerbent la tension.
Mis à jour 13 août
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