Vincent Sosthène Fouda : « l’or est camerounais, l’éboulement est centrafricain et les morts sont d’où ? »
« Il y a des communiqués qui informent. Et puis il y a ceux qui, à force de vouloir expliquer, finissent par poser davantage de questions […]
ActuCamerounPar Armand Djaleujeudi 20 août 2026 à 09:191 vues

Le gouvernement communique. On nous explique que le drame s’est produit du côté centrafricain. Très bien. Mais alors une question élémentaire surgit : pourquoi les acteurs de l’exploitation aurifère, les circuits de commercialisation de l’or, les réseaux transfrontaliers et les populations concernées sont-ils, eux, beaucoup moins faciles à nationaliser ? Quand il s’agit de l’or, le sous-sol est soudain camerounais. Quand il s’agit de l’exploitation, les frontières deviennent poreuses. Quand il s’agit des bénéfices, les circuits sont transnationaux. Mais lorsque survient la mort, chacun semble chercher la frontière derrière laquelle déposer la responsabilité. Voilà le problème. Zamboï : un nom, deux réalités, une seule frontière humaine. Le répertoire officiel des villages du Cameroun répertorie bien un Zamboï dans l’arrondissement de Garoua-Boulaï, département du Lom-et-Djérem, région de l’Est. Mieux encore : une enquête publiée en juin 2026 décrit un site aurifère de Zamboï situé dans la commune de Garoua-Boulaï, à quelques kilomètres de la frontière centrafricaine. L’enquête décrit un site exploité par des orpailleurs et une activité aurifère suffisamment importante pour attirer des acteurs venus de différents horizons. Voilà pourquoi le communiqué administratif qui transforme mécaniquement Zamboï en simple problème centrafricain mérite d’être interrogé. Non pas parce que la République centrafricaine n’aurait aucune responsabilité sur son territoire. Mais parce que la frontière ne peut pas devenir une gomme administrative permettant d’effacer la réalité sociale d’une région frontalière. Les morts, eux, ne sont pas des lignes sur une carte. Et puis il y a cette étrange absence : le ministre des Mines Il faut reconnaître une chose au gouvernement camerounais : grâce à ce drame, beaucoup de Camerounais découvrent ou redécouvrent qu’il existe bel et bien un ministère chargé des Mines. Mais une autre curiosité mérite d’être posée. Qui est donc le ministre des Mines du Cameroun ? La réponse officielle est étonnante. Ce n’est pas un nouveau ministre nommé après un remaniement. C’est Fuh Calistus Gentry, ministre des Mines, de l’Industrie et du Développement technologique par intérim. Et cela dure depuis janvier 2023. Le 21 janvier 2023, Gabriel Dodo Ndoké, alors ministre titulaire, meurt à Yaoundé après un malaise. Cameroon Tribune rapporte qu’il avait été admis au Centre hospitalier d’Essos après un malaise survenu à son domicile et qu’il est décédé dans la matinée. Nous? Nous avons reçu comme beaucoup de camerounais et autres amis de ce Mingoasland des vidéos de la dépouille de ce haut fonctionnaire trainé dans un drap blanc fleuri d’oranger. L’ITIE-Cameroun confirme la date du 21 janvier 2023 et précise qu’il a été inhumé à Batouri le 18 février 2023. Une semaine après sa mort, une correspondance du Secrétaire général des services du Premier ministre, datée du 30 janvier 2023, désigne Fuh Calistus Gentry pour assurer à titre intérimaire la continuité du service. Intérimaire. Voilà le mot. Trois ans et demi plus tard, le mot est toujours là. Le site officiel du MINMIDT présente encore en 2026 le professeur Fuh Calistus Gentry comme Ministre des Mines, de l’Industrie et du Développement Technologique (ai). Il faut donc être précis : je ne trouve pas de décret établissant qu’un nouveau ministre titulaire a été nommé pour remplacer Gabriel Dodo Ndoké depuis son décès. Un intérim peut durer quelques semaines. Il peut durer quelques mois. Mais lorsqu’il devient une architecture institutionnelle de plusieurs années, il cesse d’être une simple curiosité administrative et devient une question politique. Souvenons-nous que j’ai écrit sur le sujet notamment sur la responsabilité et l’obligation constitutionnelle qui s’appliquent au Président de la République et qui le contraint à procéder au remaniement de son gouvernement. Souvenez-vous. Gabriel Dodo Ndoké : la mort, les questions et le silence Gabriel Dodo Ndoké est mort le 21 janvier 2023. Restons un peu plus sur ce ministre. A Les sources publiques sérieuses consultées convergent sur un malaise et un décès à l’hôpital d’Essos à Yaoundé. Certaines sources parlent d’arrêt cardiaque, d’autres d’AVC ou de « courte maladie ». Il n’existe pas, dans les sources vérifiées, de preuve permettant d’affirmer qu’il aurait été « expédié par ses frères du gouvernement ». Mais il existe un élément qui mérite d’être conservé dans l’histoire politique du dossier. L’ancien ministre Michel Ange Angouing, qui connaissait personnellement Dodo Ndoké, a publié après sa mort un témoignage relatant leur dernière rencontre. Pour des raisons que j’ignore cette correspondance m’a été envoyée. Michel-Ange Angouing écrit que Dodo Ndoké avait « des préoccupations fortes », qu’il était « préoccupé » et « un peu stressé », tout en apparaissant « visiblement en parfait état de santé ». Voilà le fait. Je voudrais que vous et moi soyons au même niveau d’information mais peut-être pas au même niveau de raisonnement. Pas davantage mais pas moins, s’il vous plaît. Et c’est précisément parce qu’il faut respecter les morts qu’il faut refuser de transformer ce témoignage en preuve d’un assassinat. Mais il faut aussi avoir le courage de poser la question inverse et moi je la pose hoha comme disent les enfants : quelles étaient ces préoccupations ? Voilà la question que l’histoire administrative du Cameroun n’a jamais suffisamment éclaircie. Maintenant, parlons de l’or. C’est ici que le gouvernement se trouve confronté à ses propres chiffres. Je veux dire ses propres mensonges. Et les chiffres sont parfois beaucoup plus cruels que les discours. L’ITIE avait déjà documenté les écarts. Pour 2021, le Cameroun déclarait officiellement environ 73 kg d’or exportés, alors que les données miroir des pays importateurs faisaient apparaître environ 5,6 tonnes d’or provenant du Cameroun. Pour 2022, les exportations officielles étaient d’environ 47,9 kg, contre près de 4,8 tonnes déclarées par les pays partenaires, principalement les Émirats arabes unis. Et pour 2023, le contraste devient vertigineux : le Cameroun déclarait 22,3 kg, alors que les données internationales faisaient apparaître 15,2 tonnes d’or provenant du Cameroun. Ce n’est donc plus une rumeur de réseaux sociaux. Ce n’est plus une accusation lancée au hasard. C’est un problème documenté de traçabilité, de contrôle et de gouvernance de la ressource aurifère. L’ITIE internationale a elle-même publié en avril 2026 une analyse sur ces écarts et souligne les faiblesses systémiques de la traçabilité et de la supervision de la filière aurifère camerounaise. Et le chiffre le plus explosif vient désormais du gouvernement lui-même. Le MINMIDT affirme que, sur la période 2021-2025, environ 44 tonnes d’or auraient quitté le Cameroun pour des circuits frauduleux, alors que seulement 148 kg auraient été déclarés à l’exportation par les douanes camerounaises. Le ministère estime les pertes fiscales correspondantes à environ 557 milliards de FCFA. Voilà le vrai scandale. Le gouvernement parle lui-même de 44 tonnes. Les chiffres officiels disponibles montrent 148 kg déclarés par les douanes sur cinq ans, selon le MINMIDT. Et Greenpeace Afrique, en juin 2026, reprenait également le chiffre de 44 tonnes sorties du Cameroun entre 2021 et 2025, contre 148 kg déclarés à l’exportation. Alors posons la vraie question : Qui a laissé sortir cet or ? Qui l’a extrait ? Qui l’a acheté ? Qui l’a transporté? Qui l’a exporté ? Qui l’a déclaré ? Qui ne l’a pas déclaré ? Qui contrôlait les frontières ? Qui contrôlait les comptoirs ? Qui contrôlait les sites ? Où sont les sites? Au Cameroun ou en République de Centre-Afrique? Qui encaissait ? Et surtout : où est passé l’argent ? Une catastrophe écologique n’est jamais seulement un accident
Mis à jour 20 août